Crésus le Lydien : réflexions sur le pouvoir dans la prose d'Hérodote



Une contribution au projet "Textes, Langues & Langages"
(Axes 1 et 2 : "Le pouvoir" et "La prose" - 2021-22)
par Karim Mansour et les hellénistes de khâgne   
 
 
    En cette fin d’année scolaire, après avoir passé les épreuves écrites du concours de l’ENS, les hellénistes de khâgne vont travailler sur un texte en rapport étroit avec le thème qui aura guidé leurs activités au long de l’année : « Le pouvoir ».
 
    Après avoir beaucoup traduit et commenté des textes courts sur le format et selon les exigences académiques, il s’agit à présent de mener une réflexion de fond sur les différents aspects de la représentation du pouvoir à l’œuvre dans l’histoire qu’Hérodote consacre au règne du Lydien Crésus, à l’ouverture de son Enquête. Récit fondateur pour la suite de l’œuvre, le logos de Crésus met en jeu un certain nombre d’éléments, de motifs et de perspectives qui peuvent aisément s’articuler autour de la notion centrale du « pouvoir ».
    Hérodote étant par ailleurs le premier grand prosateur de la littérature grecque, les étudiants pourront s’intéresser, en portant leur regard sur la version originale, aux caractéristiques de sa prose, rejoignant ainsi le thème du programme de français pour la présente année. Ce travail s’inscrit donc à la confluence des deux axes retenus par le projet « Textes, Langues & Langages » pour l’année 2021-22.
 
    En attendant de retrouver leurs travaux, voici le texte d’Hérodote, dans une traduction inédite (KM).
 
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CRESUS LE LYDIEN
 
    Crésus était de naissance lydienne, fils d’Alyatte, et tyran des peuples habitant en deçà du fleuve Halys, qui coule depuis le sud entre les Syriens et les Paphlagoniens, et se jette face au vent du borée, dans la mer appelée Pont-Euxin. Ce Crésus fut le premier des Barbares que nous connaissons à soumettre certains Grecs au versement d’un tribut, et à se faire des amis des autres. Il soumit les Ioniens, les Eoliens et les Doriens d’Asie, et se fit des amis des Lacédémoniens. Avant le règne de Crésus, tous les Grecs étaient libres ; car l’expédition des Cimmériens qui atteignit l’Ionie, et qui était plus ancienne que Crésus, ne donna pas lieu à une soumission des cités, mais à un pillage faisant suite à l’incursion.
    Le pouvoir avait passé ainsi, qui était aux mains des Héraclides, à la famille de Crésus, dite des Mermnades : Candaule, que les Grecs nomment Myrsilos, était tyran de Sardes, descendant d’Alcée, fils d’Héraclès. En effet, Agron, fils de Ninos, fils de Bélos, fils d’Alcée, fut le premier des Héraclides à être roi de Sardes, et Candaule, fils de Myrsos, le dernier. Ceux qui avaient régné avant Agron sur ce pays étaient des descendants de Lydos, fils d’Atys, du nom de qui l’ensemble de ce peuple fut appelé lydien, alors qu’il s’appelait auparavant méonien. S’étant vu confier de leurs mains le pouvoir, les Héraclides le prirent en vertu d’un oracle, issus comme ils l’étaient de Doulé, fille d’Iardanos, et d’Héraclès. Ils régnèrent durant vingt-deux générations en ligne masculine, soit cinq cent cinq ans, le fils recevant le pouvoir du père, jusqu’à Candaule, fils de Myrsos.
    Or donc, ce Candaule s’était pris d’amour pour sa femme, et dans son amour il pensait avoir la femme de beaucoup la plus belle de toutes. Dans cette pensée, comme il avait parmi ses porte-lances un favori : Gygès, fils de Daskylos — à ce Gygès Candaule soumettait ses affaires de quelque importance, et en particulier il ne tarissait pas d’éloges sur la beauté de sa femme… Après peu de temps passé, comme il fallait qu’il arrivât malheur à Candaule, il fit à Gygès une telle déclaration :
    — Gygès, j’ai l’impression que tu ne me crois pas quand je parle de la beauté de ma femme… Il faut dire que les oreilles sont pour les hommes des témoins plus incrédules que les yeux : fais donc en sorte de la contempler nue.
    Gygès répondit en se récriant vivement :
    — Maître, quel discours malsain tiens-tu, en m’invitant — la maîtresse qui est la mienne, à la contempler nue ? En se dévêtant de sa tunique, la femme se dévêt aussi de sa pudeur ! Depuis longtemps, les belles pensées ont été trouvées par les hommes, desquelles il faut apprendre… et parmi elles, se trouve celle-ci : que chacun s’intéresse à ses affaires. Pour moi, je veux bien croire que ton épouse est de toutes les femmes la plus belle, et je te prie de ne pas me demander d’actes contraires à la coutume.
    Gygès, donc, se défendait par ce genre de paroles, redoutant qu’il ne lui advînt de là quelque malheur ; mais Candaule répondit par ces mots :
    — Rassure-toi, Gygès, et n’aie pas peur — ni de moi, si tu penses que je tiens ce discours pour te mettre à l’épreuve, ni de ma femme, si tu crains qu’il ne t’arrive quelque dommage d’elle… Car je règlerai tout le stratagème de telle sorte qu’elle ne s’aperçoive même pas qu’elle a été vue de toi. — Oui : je t’introduirai dans la chambre où nous dormons, derrière la porte qui s’ouvre ; et, quand je serai entré, ma femme se présentera aussi pour se coucher. Un siège se tient près de l’entrée : elle y déposera, un à un, chacun des vêtements dont elle se sera dévêtue, et tu auras tout le loisir de la contempler. Puis, lorsque depuis le siège elle se dirigera vers le lit et que tu te trouveras dans son dos, occupe-toi dès lors de faire en sorte qu’elle ne te voie pas franchir les portes.
    Gygès, qui ne pouvait s’esquiver, se tint donc prêt ; quant à Candaule, lorsqu’il parut être l’heure d’aller se coucher, il conduisit Gygès dans la chambre, et juste après cela se présenta aussi sa femme : elle entra et déposa ses vêtements, en étant contemplée par Gygès. Lorsqu’il se trouva dans son dos, alors que la femme allait vers le lit, il se glissa en cachette vers l’extérieur… Mais elle le remarqua tandis qu’il sortait : et, s’apercevant de ce que son mari avait fait, elle ne se récria pas dans un accès de honte, ni ne donna l’impression de s’en apercevoir — ayant l’intention de se venger de Candaule… (Car, chez les Lydiens, comme d’ailleurs chez presque tous les autres Barbares, même la vue d’un homme nu suscite une grande honte.)
    Sur le moment donc, elle ne laissa rien paraître et garda le silence ; mais dès que le jour fut arrivé, elle tint à sa disposition les serviteurs qu’elle voyait lui être le plus fidèles, et elle appela Gygès. Celui-ci, pensant qu’elle ne savait rien de ce qui s’était fait, vint à l’appel — car il avait déjà l’habitude, lorsque la reine l’appelait, de se rendre auprès d’elle... Mais, lorsque Gygès arriva, la femme lui dit ceci :
    — A présent que deux routes s’offrent à toi, Gygès, je te donne le choix de prendre celle que tu préfères : soit tu tues Candaule et tu me possèdes, moi et la royauté des Lydiens, soit il te faut mourir toi-même sur-le-champ, afin que, n’obéissant pas en tout point à Candaule, tu ne voies pas à l’avenir ce que tu ne dois pas voir. Ainsi, soit c’est lui qui doit périr pour avoir ourdi ce projet, soit c’est toi, qui m’as contemplée nue et as accompli une action contraire à la coutume.
    Gygès, un certain temps, rejeta ces propos avec étonnement ; puis il la supplia de ne pas le contraindre à la nécessité d’opérer un tel choix. Mais comme il ne pouvait la persuader, et qu’il voyait que la nécessité lui était véritablement imposée, soit de faire périr son maître, soit de périr lui-même de la main d’autrui — il choisit sa propre survie. Il demanda donc en disant ces mots :
    — Puisque tu me forces à tuer mon maître contre mon gré, apprends-moi donc de quelle manière nous pourrons porter la main sur lui.
    Elle répondit en disant :
    — L’assaut se fera depuis le même lieu que celui d’où il m’a montrée nue, et l’entreprise aura lieu pendant son sommeil.
    Quand ils eurent mis au point le complot, la nuit venue, Gygès (que l’on ne relâchait pas, et pour lequel il n’y avait aucune échappatoire, mais dont il fallait que meure soit lui-même, soit Candaule) suivit la femme dans la chambre conjugale, et celle-ci lui donna un poignard et le dissimula derrière la même porte… Après quoi, tandis que Candaule se reposait, se glissa en cachette et le tua, prenant ainsi possession de la femme et de la royauté, Gygès — dont Archiloque de Paros, qui vécut à la même époque, a fait mention aussi dans un trimètre iambique.
    Il prit possession de la royauté et fut confirmé par l’oracle de Delphes. En effet, comme les Lydiens s’indignaient du sort qu’avait subi Candaule et qu’ils étaient en armes, les partisans de Gygès et les autres Lydiens s’accordèrent sur ce point que, si l’oracle le désignait comme roi des Lydiens, il règnerait ; et que sinon, il restituerait le pouvoir aux Héraclides. Or l’oracle le désigna, et c’est ainsi que Gygès devint roi. — Seulement, la Pythie ajouta que la vengeance viendrait pour les Héraclides sur le cinquième descendant de Gygès… De cette parole, les Lydiens et leurs rois ne tinrent aucun compte avant qu’elle fût vraiment accomplie.
 
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    C’est ainsi que les Mermnades prirent possession de la tyrannie en en privant les Héraclides. Gygès, devenu tyran, envoya des offrandes à Delphes, en nombre non négligeable : pour ce qui est des offrandes d’argent, il y en a de lui un très grand nombre à Delphes ; et, en plus de l’argent, il fit une immense offrande d’or — parmi laquelle ce dont il convient surtout de garder la mémoire : des cratères d’or au nombre de six ont été consacrés par lui ; ces cratères se trouvent dans le trésor des Corinthiens, et pèsent trente talents. (Mais pour tenir un discours véridique, le trésor n’est pas de l’Etat corinthien, mais de Cypsélos, fils d’Eétion.) — Ce Gygès fut le premier des Barbares que nous connaissons à consacrer des offrandes à Delphes, après Midas, fils de Gordias, roi de Phrygie. Car c’est Midas qui avait consacré le trône royal sur lequel il siégeait pour rendre la justice, et qui est digne d’être contemplé : ce trône se trouve au même endroit que les cratères de Gygès. — Et cet or et cet argent que Gygès consacra, sont appelés par les Delphiens « Gygades », du nom de celui qui les a consacrés.
    Cet homme, donc, mena déjà une armée, lorsqu’il fut au pouvoir, contre Milet et Smyrne, et il prit la ville de Colophon. Mais, comme il ne fut l’auteur d’aucune autre grande action au cours de son règne de trente-huit ans, nous le laisserons de côté en ne mentionnant que cela — et je ferai mention d’Ardys, fils de Gygès, qui régna après Gygès. Cet homme s’empara de Priène, et envahit Milet. C’est pendant qu’il était tyran de Sardes que les Cimmériens, quittant leur séjour à cause des Scythes nomades, arrivèrent en Asie et prirent Sardes, à l’exception de l’acropole.
 
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    Ardys régna quarante-neuf ans, puis lui succéda Sadyatte, fils d’Ardys, qui régna douze ans ; et à Sadyatte, Alyatte. Ce dernier fit la guerre à Cyaxare, descendant de Déiocès, et aux Mèdes. Il chassa les Cimmériens d’Asie, prit Smyrne, fondée par des colons de Colophon, et envahit Clazomènes. (Or donc, de cette entreprise, il ne se tira pas comme il le voulait, mais en subissant de lourds revers.) — Il accomplit d’autres actions alors qu’il était au pouvoir, actions vraiment dignes qu’on les rapporte, et que voici :
    Il fit la guerre aux Milésiens, après avoir hérité ce conflit de son père. — Or, en attaquant Milet, il l’assiégea de la façon suivante : dès qu’il y avait sur cette terre une récolte abondante, à ce moment-là il y dirigeait son armée ; et il menait son expédition au son des syrinx, des harpes et de la flûte féminine et masculine… Et lorsqu’il était arrivé en Milésie, il ne détruisait ni n’incendiait les maisons de la campagne, ni n’en arrachait les portes, mais les laissait en place à l’endroit où elles étaient : et, après avoir saccagé les arbres et la récolte de la terre, il s’en retournait sur ses pas. (Car les Milésiens étaient maîtres de la mer, si bien qu’il n’y avait pas lieu pour l’armée d’établir un blocus.) — Et, si le Lydien ne détruisait pas les demeures, c’était pour que les Milésiens soient en mesure, en les prenant pour bases, d’ensemencer et de travailler la terre — et que lui-même, grâce à leur travail, eût quelque chose à piller lors de ses incursions.
    En agissant ainsi, il fit la guerre pendant onze ans, au cours desquels il arriva deux grands désastres aux Milésiens : lorsqu’ils combattirent à Liménéion, sur leur propre terre, et dans la plaine du Méandre. — Ou plutôt, les six premières de ces onze années, Sadyatte, fils d’Ardys, régnait encore sur les Lydiens, lui qui déjà à cette époque menait son armée contre la Milésie (c’est d’ailleurs lui qui avait engagé la guerre) : et, les cinq années qui suivirent les six en question, c’est Alyatte, fils de Sadyatte, qui fit la guerre — lui qui avait hérité, comme je l’ai déjà montré, le conflit de son père, et qui s’y appliquait assidûment… Pour les Milésiens, personne parmi les Ioniens ne voulut alléger le poids de cette guerre, à l’exception des seuls habitants de Chios : ceux-ci, en leur portant secours, leur rendaient la pareille ; car le fait est qu’auparavant déjà, les Milésiens avaient aidé les habitants de Chios à soutenir leur guerre contre les Erythréens.
    Or, la douzième année, alors que la moisson était incendiée par l’armée, il arriva que se produisit l’incident que voici : dès que le feu eut pris à la moisson, il toucha, sous l’effet de la force du vent, le temple d’Athéna surnommée Assésia, et le temple, touché, se consuma. — Et si sur le moment on n’en tint aucun compte, ensuite, quand l’armée arriva à Sardes, Alyatte fut malade… Comme sa maladie se prolongeait, il envoya à Delphes des messagers oraculaires (soit qu’on le lui eût conseillé, soit qu’il eût décidé lui-même d’envoyer interroger le dieu au sujet de son mal). Mais à leur arrivée à Delphes, la Pythie affirma qu’elle ne rendrait pas d’oracle avant qu’ils aient relevé le temple d’Athéna qu’ils avaient incendié en terre milésienne, à Assésos.
    Je sais pour l’avoir appris des Delphiens qu’il en fut ainsi ; et les Milésiens y ajoutent ceci, que Périandre, fils de Cypsélos, qui était pour Thrasybule (alors tyran de Milet) un hôte extrêmement proche, en apprenant l’oracle qui avait été rendu à Alyatte, envoya un messager le rapporter à Thrasybule, afin que celui-ci, prévenu, pût prendre une décision relative à la situation. C’est ainsi, disent donc les Milésiens, que les choses se passèrent.
    Quant à Alyatte, lorsqu’on lui eut rapporté cette réponse, il envoya aussitôt un héraut à Milet, dans l’intention de conclure une trêve avec Thrasybule et les Milésiens, aussi longtemps que l’on reconstruirait le temple. Tandis que l’envoyé était en route pour Milet, Thrasybule, clairement informé par avance de toute l’affaire et sachant ce qu’Alyatte allait faire, conçut le stratagème suivant : tout le blé qui se trouvait dans la ville, aussi bien le sien que celui des particuliers, il le fit rassembler dans sa totalité sur l’agora, et il prescrivit aux Milésiens, lorsqu’il en donnerait lui-même le signal, de se mettre tous alors à boire et à mener des cortèges les uns chez les autres.
    Si Thrasybule agissait ainsi et faisait cette prescription, c’était pour que le héraut de Sardes, à la vue d’un grand tas de blé répandu et de la population en liesse, l’annonce à Alyatte… Et c’est bien ce qui arriva ; car le fait est que lorsque le héraut, après avoir vu ce spectacle et annoncé à Thrasybule le message du Lydien, fut revenu à Sardes, d’après mes informations, la réconciliation n’eut point d’autre cause… Car Alyatte, qui comptait qu’il y aurait sévère pénurie de blé à Milet et que le peuple serait réduit aux extrémités de la misère, entendit du héraut revenu de Milet des discours contraires à ce qu’il s’imaginait lui-même. — Après quoi, la réconciliation se fit entre eux selon les termes d’une hospitalité et d’une alliance réciproques, et ce sont deux temples au lieu d’un que fit construire Alyatte en l’honneur d’Athéna à Assésos — et il se releva lui-même de son mal.
    Concernant la guerre d’Alyatte contre les Milésiens et Thrasybule, voici comme il en fut.
 
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    Périandre (celui qui avait indiqué à Thrasybule la réponse de l’oracle) était fils de Cypsélos ; et Périandre était tyran de Corinthe. Or cet homme, disent les Corinthiens (et les Lesbiens sont d’accord avec eux) assista dans sa vie à un très grand prodige : Arion de Méthymne, transporté au Ténare sur le dos d’un dauphin — citharède qui n’était inférieur à aucun de ses contemporains, et premier des hommes que nous connaissons à avoir créé et nommé le dithyrambe, et à l’avoir exécuté à Corinthe.
    Cet Arion, disent-ils, qui passait la plupart de son temps chez Périandre, avait désiré se rendre par mer en Italie et en Sicile, et après avoir gagné beaucoup d’argent, il avait voulu s’en revenir à Corinthe. Il partit donc de Tarente, et ne se fiant à personne davantage qu’aux Corinthiens, il loua un bateau appartenant à des gens de Corinthe. Mais ceux-ci, en haute mer, conspirèrent pour jeter Arion par-dessus bord afin de s’emparer de son argent — et lui, qui avait compris cela, les supplia : il leur laissait l’argent et leur demandait la vie sauve... Mais comme il ne pouvait les persuader, et que les passeurs lui ordonnaient, soit de se suicider pour obtenir une sépulture en terre, soit de sauter dans la mer au plus vite, Arion, réduit par ces menaces à une impasse, leur demanda (puisqu’ils le décidaient ainsi) de le laisser chanter debout sur le tillac dans tout son attirail : et il promit qu’après avoir chanté, il se donnerait la mort. Eux alors, pris de plaisir à l’idée qu’ils allaient entendre le meilleur chanteur du monde, se retirèrent de la poupe jusqu’au milieu du navire — et lui, revêtant tout son attirail et prenant sa cithare, se tint sur le tillac et exécuta le nome orthien, puis, à la fin du nome, il se jeta dans la mer, vêtu comme il était, avec tout son attirail... Eux, s’éloignèrent donc en direction de Corinthe — et lui, disent-ils, fut recueilli par un dauphin qui le transporta au Ténare. Débarqué, il avança vers Corinthe avec son attirail, et à son arrivée, il rapporta tout ce qui s’était passé… Périandre, incrédule, tint Arion sous surveillance en ne le laissant partir nulle part, et il attendit les passeurs de pied ferme. Lorsqu’enfin ils furent là, il les fit appeler pour s’enquérir auprès d’eux de quelque nouvelle d’Arion. Comme ces gens affirmaient qu’il était sain et sauf en Italie et qu’ils l’avaient laissé à Tarente en bonne condition, Arion leur apparut, vêtu comme il était quand il avait sauté par-dessus bord — et eux, stupéfaits, se virent convaincus de mensonge et ne purent plus nier.
    Voilà donc ce que disent Corinthiens et Lesbiens : et il y a d’Arion une offrande en bronze de petite taille sur le Ténare — un homme se trouvant sur le dos d’un dauphin.
 
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    Alyatte le Lydien, qui avait soutenu la guerre contre les Milésiens, plus tard mourut, après un règne de cinquante-sept ans. Rescapé de sa maladie, il avait consacré à Delphes — lui le deuxième de cette maison — un grand cratère d’argent avec un support en fer soudé, digne d’être contemplé entre toutes les offrandes de Delphes — œuvre de Glaucos de Chios, qui, seul parmi tous les hommes, inventa l’art de souder le fer.
 
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    A la mort d’Alyatte, hérita de la royauté Crésus, fils d’Alyatte, âgé de trente-cinq ans — lui qui, parmi les Grecs, s’attaqua en premier lieu aux Ephésiens. — C’est alors que les Ephésiens, assiégés par lui, consacrèrent leur cité à Artémis, en attachant au temple un câble qui le reliait au rempart. (Il y a, entre la vieille ville qui était alors assiégée et le temple, sept stades.) C’est donc en premier lieu contre eux que Crésus porta la main, puis à tour de rôle contre chacun des peuples ioniens et éoliens, en alléguant contre chacun une accusation différente — portant de plus grandes accusations contre ceux pour lesquels il pouvait en forger de plus grandes, et alléguant contre les autres des griefs dérisoires.
    Lorsque les Grecs d’Asie eurent donc été soumis au versement d’un tribut, il eut dès lors l’intention de construire des navires pour porter la main contre les insulaires… Alors qu’il avait tout préparé pour la construction de la flotte, Bias de Priène arriva à Sardes, selon les uns, ou Pittacos de Mitylène, selon les autres ; et, comme Crésus lui demandait s’il y avait du nouveau en Grèce, il dit ceci, qui fit cesser la construction de la flotte :
    — O Roi, les insulaires se procurent une cavalerie innombrable, dans l’intention de mener une expédition vers Sardes et contre toi !
    Crésus, comptant que l’autre disait vrai, déclara :
    — Puissent les dieux mettre ce projet dans l’esprit des insulaires, de venir avec des chevaux contre les fils des Lydiens !
    Et l’autre répliqua en affirmant :
    — O Roi, tu me parais souhaiter ardemment de prendre les insulaires à cheval sur le continent, et tes espoirs sont naturels… Mais les insulaires, que crois-tu qu’ils souhaitent, sinon — sitôt qu’ils auront appris que tu t’apprêtes à construire une flotte pour les attaquer — de prendre en suspension les Lydiens sur mer, pour venger sur toi les Grecs qui habitent le continent, et que tu tiens asservis ?
Crésus fut ravi de ce commentaire ; et comme cet homme lui semblait avoir parlé de façon pertinente, il suivit ses conseils et mit un terme à la construction de la flotte… Et c’est ainsi qu’il conclut avec les Ioniens habitant les îles un traité d’hospitalité.
 
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    Du temps ayant passé et se trouvant asservis presque tous les peuples habitant en deçà du fleuve Halys (car, à l’exception des Ciliciens et des Lyciens, Crésus tenait sous sa domination tous les autres, qu’il avait asservis ; les voici : Lydiens, Phrygiens, Mysiens, Mariandyniens, Chalybes, Paphlagoniens, Thraces Thyniens et Bithyniens, Cariens, Ioniens, Doriens, Eoliens, Pamphyliens) — comme ces peuples se trouvaient donc asservis et incorporés par Crésus à la Lydie, arrivent à Sardes à l’apogée de sa richesse tous les Sages de la Grèce qui se trouvaient vivre à cette époque, au gré des venues de chacun — et en particulier Solon d’Athènes, qui, après avoir créé des lois à leur demande pour les Athéniens, avait quitté le pays pendant dix ans, prenant la mer au prétexte de voir le monde, en vérité pour n’être contraint d’abolir aucune des lois qu’il avait instituées. (Car les Athéniens ne pouvaient le faire d’eux-mêmes : ils étaient tenus par de grands serments d’observer pendant dix ans les lois que Solon leur aurait instituées.)
    C’est donc pour ces raisons précises, ainsi que pour voir le monde, que Solon avait quitté son pays — et il arriva en Egypte, chez Amasis, et en particulier à Sardes, chez Crésus. A son arrivée, il reçut l’hospitalité de Crésus dans son palais. Puis, le troisième ou le quatrième jour, sur ordre de Crésus, ses serviteurs emmenèrent Solon faire le tour des trésors et lui en montrèrent toute la magnificence et la fortune… Quand il eut tout contemplé et examiné de façon opportune, Crésus lui posa cette question :
    — Hôte athénien, chez nous est arrivée la grande renommée de ta sagesse et de tes pérégrinations, comment ta soif de connaissances t’a poussé, pour voir le monde, à parcourir une grande partie de la terre... A présent donc, le désir m’est venu de te demander si tu as déjà vu un homme qui fût le plus fortuné du monde.
Crésus posait cette question en comptant qu’il était le plus fortuné des hommes, mais Solon, sans aucune flatterie, et en affirmant la vérité, déclara :
    — O Roi, Tellos d’Athènes.
    Crésus, s’étonnant de cette réponse, demanda vivement :
    — Et comment donc juges-tu que Tellos soit le plus fortuné ?
    Solon répondit :
    — Tellos avait d’abord, heureux dans sa cité, des enfants beaux et bons, et il a vu d’eux tous naître des enfants qui restèrent tous en vie. Ensuite, heureux dans sa vie, selon les jugements de chez nous, il eut en outre une illustre fin de vie. En effet, tandis que les Athéniens combattaient leurs voisins à Eleusis, il leur apporta son secours et mit les ennemis en fuite, avant d’avoir une mort des plus belles ; et les Athéniens lui firent des funérailles publiques à l’endroit même où il était tombé, et lui rendirent de grands honneurs. 
    Comme Solon, en disant la grande fortune de la vie de Tellos, avait piqué la curiosité de Crésus, celui-ci lui demanda quel était le deuxième qu’il avait vu après lui, pensant bien qu’il remporterait au moins le second prix… Mais Solon répondit :
    — Cléobis et Biton : ceux-là, qui étaient de naissance argienne, avaient des ressources suffisantes et, en outre, une force physique telle que voici. Ils étaient tous deux pareillement vainqueurs de prix, et l’on raconte en particulier cette histoire : alors que les Argiens célébraient une fête en l’honneur d’Héra, il fallait à tout prix que leur mère fût transportée au sanctuaire dans un attelage ; mais leurs bœufs n’étaient pas arrivés des champs à l’heure… Pressés par le temps, les jeunes gens se glissèrent eux-mêmes sous le joug et tirèrent le char, sur lequel était véhiculée leur mère, et ils accomplirent un trajet de quarante-cinq stades avant d’arriver au sanctuaire. Ayant accompli cette action, à la vue de toute l’assemblée, ils eurent la fin de vie la meilleure, et le dieu montra bien en cela qu’il vaut mieux pour un homme être mort que vivant. En effet, les Argiens, se tenant tout autour, félicitaient les jeunes gens de leur force, et les Argiennes félicitaient leur mère d’avoir eu de tels enfants… Leur mère, ravie de leur action comme de ces paroles, se plaça devant la statue et pria la déesse d’accorder à Cléobis et Biton, ses enfants, qui l’avaient grandement honorée, ce que l’homme peut obtenir de meilleur. Après cette prière, quand ils eurent fait les sacrifices et festoyé, les jeunes gens s’endormirent dans le sanctuaire même et ne se relevèrent plus, mais demeurèrent en cette fin. Et les Argiens firent des statues d’eux et les consacrèrent à Delphes comme étant celles d’hommes qui s’étaient montrés très valeureux.
    Crésus, touché au vif, déclara :
    — Hôte athénien ! et notre bonheur à nous, l’as-tu à ce point rejeté dans le néant, que tu ne nous aies même pas jugé digne de simples particuliers ?
    Et Solon répondit :
    — Crésus, moi qui sais que la divinité est toute jalousie et turbulence, tu m’interroges au sujet d’affaires humaines... Au cours de la longueur du temps, il est possible de voir beaucoup de choses que l’on ne voudrait pas, et d’en subir beaucoup aussi. Je fixe en effet à soixante-dix ans la limite de la vie humaine. Ces soixante-dix années donnent vingt-cinq mille deux cents jours, en n’ajoutant pas de mois intercalaire ; et si l’on veut en allonger d’un mois une sur deux, afin que les saisons coïncident en se réglant sur ce qu’il faut, les mois intercalaires au long des soixante-dix ans sont au nombre de trente-cinq, et les jours issus de ces mois, de mille cinquante. De tous ces jours qui forment les soixante-dix ans, et qui sont au nombre de vingt-six mille deux cent cinquante, l’un n’amène jamais la même chose que l’autre. Ainsi donc, Crésus, l’homme n’est rien qu’accident. — Toi, tu me parais être fort riche et roi de nombreux hommes ; mais pour ce que tu m’as demandé, je ne dis pas encore que tu le sois, avant d’avoir appris que tu as achevé ton temps de belle manière… Car l’homme fort riche n’est en rien plus fortuné que celui qui vit au jour le jour, si le sort ne peut l’accompagner pour lui permettre de bien achever sa vie en ayant un bonheur complet. Bien des hommes richissimes, en effet, sont infortunés, tandis que beaucoup qui ont des ressources mesurées, ont un heureux sort. Or, l’homme fort riche, mais infortuné, ne possède que deux avantages sur celui qui a un heureux sort, tandis que celui-ci en possède plusieurs sur le riche et infortuné ; le premier est plus capable d’assouvir ses désirs et d’endurer le coup d’un grand désastre, mais le second a sur le premier ces avantages : s’il n’est pas pareillement que lui capable d’endurer désastre et désirs, son heureux sort les éloigne de lui, et il est exempt de maladies, exempt de malheurs, il a de beaux enfants, il est beau. Et si l’on ajoute encore à cela qu’il achève bien sa vie, voilà celui que tu recherches, et qui mérite d’être appelé fortuné : mais avant qu’il ne l’achève, il faut attendre et ne pas encore l’appeler fortuné, mais seulement favorisé par le sort… Or donc, réunir tous ces avantages quand on est un homme est impossible : de même qu’aucune terre ne se suffit à elle-même en procurant toute chose — elle possède l’une, et manque d’une autre ; mais celle qui en possède le plus grand nombre, celle-là est la meilleure — de même aussi, un individu humain ne peut en rien se suffire : il possède une chose, et manque d’une autre… Mais celui qui passe sa vie en en possédant un très grand nombre et qui achève ensuite sa vie heureusement, celui-là mérite à mon sens avec justice, ô Roi, de porter ce nom. — Il faut examiner en toute chose le terme, et quelle en sera l’issue ; car à beaucoup d’hommes, le dieu a montré la fortune, avant de les renverser jusqu’à la racine…
    En parlant ainsi, Solon ne fit guère plaisir à Cyrus, qui, sans tenir aucun compte de son discours, le renvoya — persuadé de l’ignorance de cet homme qui, délaissant les biens présents, invitait à considérer le terme de toute chose.
 
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    Après le départ de Solon, un grand châtiment d’origine divine s’empara de Crésus, probablement parce qu’il s’était considéré comme le plus fortuné de tous les hommes. Aussitôt, dans son sommeil, un songe le visita, qui lui révéla la vérité des maux à venir concernant son fils.
    Crésus avait deux fils, dont l’un était infirme (il était sourd-muet), et l’autre, le premier de beaucoup en toute chose de ses compagnons d’âge ; il avait nom Atys. Voici donc que de cet Atys, le songe signifia à Crésus qu’il mourrait blessé d’une pointe de fer… Crésus, à son réveil, se rendit compte à lui-même et, redoutant le songe, il fit prendre femme à son fils ; et, alors qu’Atys avait l’habitude de commander l’armée lydienne, il ne l’envoya plus du tout à cette mission. Les javelots, les lances et tous les objets de ce genre dont les hommes se servent pour la guerre, il les fit transporter depuis les appartements des hommes dans les chambres où il les entassa, de peur que l’un d’eux, en étant suspendu, ne tombât sur son fils.
    Tandis qu’il avait entre les mains le mariage de son fils, arrive à Sardes un homme en proie au malheur et aux mains impures, qui était de naissance phrygienne et d’ascendance royale. Cet homme se présenta dans le palais de Crésus, et demanda à obtenir une purification selon les coutumes du pays ; et Crésus le purifia. (La purification chez les Lydiens est à peu près semblable à celle des Grecs.) Quand Crésus eut accompli les usages, il s’informa de sa provenance et de son identité, en disant ces mots :
    — Homme, qui es-tu et de quel endroit de Phrygie arrives-tu, toi qui es venu à mon foyer ? Quel homme ou quelle femme as-tu tué ?
    Et l’autre répondit :
    — O Roi, je suis fils de Gordias, fils de Midas, et je me nomme Adraste. J’arrive après avoir tué mon propre frère involontairement, chassé par mon père et privé de tout. 
    Crésus lui répondit par ces mots :
    — Tu es descendant de gens amis et tu es venu chez des amis : tu ne manqueras d’aucune chose en restant chez nous, et supportant le plus légèrement possible ton malheur, tu en retireras le plus grand avantage.
    Adraste prit donc séjour chez Crésus, et à cette même époque, un gros sanglier apparut sur l’Olympe de Mysie : il avait cette montagne pour repaire, et ravageait les champs des Mysiens. A plusieurs reprises, les Mysiens avaient fait des sorties contre lui, sans lui faire aucun mal, mais en en subissant de sa part. Finalement, arrivèrent chez Crésus des messagers mysiens, qui lui dirent ceci :
    — O Roi, un sanglier énorme est apparu dans notre pays, qui ravage les champs ! Malgré nos efforts, nous n’arrivons pas à nous emparer de lui… Nous te demandons donc aujourd’hui de nous accorder l’aide de ton fils, avec des jeunes gens d’élite et des chiens, afin que nous le chassions du pays.
    Voilà donc ce qu’ils demandaient ; mais Crésus, se souvenant du songe, leur dit ces paroles :
    — Au sujet de mon fils, n’en faites plus mention : je ne saurais vous accorder son aide ; il est jeune marié, et voilà ce qui lui importe à présent. Cependant, je vous donnerai l’aide de gens d’élite parmi les Lydiens, avec tout l’équipage des chiens de chasse, et je donnerai l’ordre à ceux qui partiront de vous aider avec le plus grand zèle à vous emparer de la bête pour en débarrasser le pays.
    Voilà ce qu’il répondit ; et, alors que les Mysiens se contentaient de ces paroles, survint le fils de Crésus, qui avait entendu leur requête. Comme Crésus avait refusé l’aide de son fils, le jeune homme lui déclara ceci :
    — Mon père, il fut un temps où il nous était donné d’avoir la réputation la plus belle et la plus noble, en allant à la guerre et à la chasse… A présent, tu me maintiens à l’écart de ces deux activités, sans avoir vu en moi ni lâcheté, ni manque d’ardeur. Aujourd’hui, quels regards me faut-il affronter, quand je vais à l’agora ou en reviens ? Sous quel jour paraîtrai-je à mes concitoyens, sous quel jour à ma nouvelle épouse ? Avec quel homme croira-t-elle vivre ? Aussi, laisse-moi aller à la chasse, ou bien persuade-moi par un discours qu’il vaut mieux pour moi qu’il soit fait ainsi.
    Crésus répondit par ces mots :
    — Mon fils, ce n’est pas pour avoir vu en toi ni lâcheté, ni aucun autre motif d’infamie, que je fais cela : mais une vision de songe qui m’est apparue dans mon sommeil m’a prédit que ta vie serait brève, car tu mourrais sous le coup d’une pointe de fer… C’est donc en vertu de cette vision que j’ai hâté ce mariage et que je ne t’envoie pas en expédition, en prenant des précautions pour le cas où je pourrais te dérober à la mort, de mon vivant. Car il se trouve que tu es mon fils unique : l’autre, atteint comme il l’est de mutisme, je ne le compte pas pour moi. 
    Le jeune homme répondit par ces mots :
    — Tu es pardonné, mon père, si tu as eu une telle vision, de prendre des précautions me concernant. Mais ce dont tu ne te rends pas compte et qui t’échappe, il est juste que je te l’explique. Tu affirmes que le songe t’a prédit que je mourrais sous le coup d’une pointe de fer… Or, où sont les mains d’un sanglier ? Quelle est la pointe de fer que tu redoutes ? S’il avait dit que je mourrais sous le coup d’une dent, ou d’autre chose qui y ressemble, soit ! tu devrais faire ce que tu fais : mais en l’occurrence, c’est sous le coup d’une lance... Aussi, puisque le combat n’a pas lieu contre des hommes, laisse-moi partir !
    Crésus répondit :
    — Mon fils, tu trouves moyen de me convaincre en m’exposant ton avis sur le songe… Aussi, convaincu par toi, je change d’avis et te laisse partir à la chasse. 
    Sur ces mots, Crésus envoya chercher le Phrygien Adraste. A son arrivée, il lui déclara ceci :
    — Adraste ! Alors que tu étais frappé d’un malheur infamant — que je ne te reproche pas — je t’ai purifié et recueilli dans ma demeure, en pourvoyant à toute dépense. A présent donc, puisque j’ai fait le bien à ton égard et que tu dois me répondre par le bien, je te prie de veiller sur mon fils qui s’élance pour la chasse, afin que, sur la route, ne vous apparaissent pas pour vous nuire des brigands, des malfaiteurs… D’ailleurs, c’est aussi un devoir pour toi de te rendre où tu brilleras par tes actions : c’est la tradition de tes pères et, qui plus est, tu as la force suffisante.
    Adraste répondit :
    — O Roi, en d’autres circonstances, je n’irais pas à une telle épreuve ; car il n’est pas convenable qu’en proie à un tel malheur, j’aille trouver des compagnons heureux, et je n’en ai pas non plus le désir — à bien des égards, je me retiendrais... Mais en l’occurrence, puisque tu m’y invites et qu’il faut te faire plaisir (oui, je dois te répondre par le bien), je suis prêt à faire cela. Compte donc que ton fils, sur lequel tu m’enjoins de veiller, s’en retournera sain et sauf, pour ce qui dépend de son gardien.
    Lorsqu’il eut répondu par ces mots à Crésus, ils partirent ensuite, en ayant préparé un équipage de jeunes gens d’élite et de chiens. Arrivés sur le mont Olympe, ils cherchèrent la bête, la trouvèrent, l’encerclèrent, et lancèrent leurs javelots. C’est alors que l’étranger — celui-là même qui avait été purifié du meurtre et qui s’appelait Adraste — en lançant le sien, manqua le sanglier… et toucha le fils de Crésus. — Celui-ci, blessé par la lance, accomplit la prédiction du songe, et quelqu’un courut annoncer à Crésus ce qui s’était passé : arrivé à Sardes, il lui signifia le combat et le sort tragique de son fils.
    Crésus, bouleversé par la mort de son enfant, s’indigna d’autant plus vivement que le meurtrier était l’homme qu’il avait lui-même purifié d’un meurtre... Terriblement affligé par ce malheur, il invoqua Zeus purificateur, en le prenant à témoin de ce qu’il avait subi de la part de l’étranger — et il l’invoquait comme dieu du foyer et de l’amitié, nommant par là le même dieu : invoquant le dieu du foyer, parce qu’en recueillant l’étranger dans sa demeure, il avait nourri à son insu le meurtrier de son fils ; et le dieu de l’amitié, parce qu’après l’avoir envoyé pour veiller sur lui, il avait trouvé en lui son pire ennemi.
    Après quoi se présentèrent les Lydiens, portant le corps ; et derrière, suivait le meurtrier. Celui-ci, debout devant le corps, s’offrait à Crésus en tendant les mains, en l’invitant à l’égorger sur le cadavre, en disant son malheur précédent, et comment après cela il avait fait périr son purificateur, et qu’il ne méritait plus de vivre… Crésus, en entendant ces mots, eut pitié d’Adraste, malgré son immense malheur personnel, et il lui déclara :
  — Mon hôte, j’ai de toi toute justice, puisque tu te condamnes toi-même à la mort. Ce n’est pas toi qui es la cause du malheur qui me frappe, sinon pour l’avoir accompli involontairement, mais un dieu sans doute, qui m’avait depuis longtemps signifié ce qui devait advenir.
    Or donc, Crésus enterra, comme de juste, son propre fils. Quant à Adraste, fils de Gordias, fils de Midas — cet homme-là qui avait été le meurtrier de son propre frère, puis le meurtrier du fils de son purificateur — lorsque le calme se fut fait parmi les hommes autour du tombeau, comprenant qu’il était, des hommes qu’il connaissait personnellement, le plus lourdement affecté par le malheur, il s’égorgea lui-même sur la tombe.
 
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    Crésus demeura durant deux ans dans un grand deuil, privé qu’il était de son fils. Après quoi, le renversement de la domination d’Astyage, fils de Cyaxare, par Cyrus, fils de Cambyse, et l’essor de la puissance perse mirent un terme au deuil de Crésus et l’amenèrent à se soucier de savoir s’il pourrait de quelque manière, avant que les Perses se soient accrus, arrêter l’essor de leur puissance. — Ainsi, aussitôt après avoir eu cette pensée, il mit à l’épreuve les oracles des Grecs et de Libye, en envoyant divers ambassadeurs dans les divers lieux — les uns pour aller à Delphes, d’autres à Abai de Phocide, d’autres à Dodone ; certains autres étaient envoyés au sanctuaire d’Amphiaraos et à celui de Trophonios, d’autres encore au sanctuaire des Branchides, en Milésie... Voilà donc les oracles grecs vers lesquels Crésus envoya consulter ; et il en dépêcha d’autres en Libye, chez Ammon, pour l’interroger. — Il les envoyait pour éprouver la science des oracles, afin que, s’ils se révélaient connaître la vérité, il leur demandât par une seconde ambassade s’il entreprendrait une expédition militaire contre les Perses.
    Voici les instructions qu’il donna aux Lydiens pour la mise à l’épreuve des oracles. A compter du jour où ils s’élanceraient de Sardes, ils devaient compter les jours qui s’écouleraient ensuite et, le centième, interroger les oracles en leur demandant ce que le roi des Lydiens, Crésus, fils d’Alyatte, était en train de faire… Et ils devaient consigner dans le détail toutes leurs réponses, pour les lui rapporter. — Or donc, ce que répondirent les autres oracles, cela n’est dit de personne ; mais à Delphes, aussitôt que les Lydiens furent entrés dans le mégaron pour interroger le dieu et eurent posé la question soumise, la Pythie déclara ceci, dans un style hexamétrique :
 
            Je sais le nombre des grains de sable et la mesure de la mer,
            je comprends le sourd et j’entends celui qui ne parle pas.
            L’odeur est venue à mon esprit d’une tortue au cuir épais
            en train de bouillir dans le bronze avec des chairs d’agneau,
            sous laquelle est étendu le bronze, et que recouvre le bronze.
 
    Voilà ce que répondit la Pythie et que consignèrent les Lydiens, avant de s’en retourner à Sardes. Et comme les autres envoyés se présentaient aussi, apportant les réponses des oracles, Crésus ouvrit alors chaque pli et examina les textes consignés. Des premiers donc, aucun ne lui agréa ; mais lorsqu’il entendit la réponse delphique, il adressa aussitôt une prière et l’accueillit, en considérant que le seul oracle était celui de Delphes, parce qu’il avait trouvé ce que lui-même avait fait. — En effet, quand il avait envoyé les messagers dans les divers sanctuaires, il avait observé le nombre de jours fixé, puis imaginé ce que voici : concevant ce qu’il était impossible de trouver en le devinant, il avait coupé en morceaux une tortue et un agneau et les avait fait bouillir ensemble, lui-même, dans un chaudron de bronze, en posant par-dessus un couvercle de bronze…     Voilà donc quelle fut la réponse de Delphes à Crésus ; concernant la réponse de l’oracle d’Amphiaraos, je ne puis dire ce qu’il répondit aux Lydiens qui avaient accompli les usages autour du sanctuaire (car le fait est que cela non plus n’est pas dit) — sinon que Crésus estima que lui aussi possédait un oracle véridique.
 
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    Après cela, il voulut se concilier par de grands sacrifices le dieu de Delphes. Il sacrifia au total trois mille têtes de bétail sacrificielles ; il entassa des lits dorés et argentés, des coupes d’or, des vêtements de pourpre et des tuniques pour faire brûler un grand bûcher, dans l’espoir de mieux s’octroyer par ces présents la faveur du dieu ; et il fit proclamer aux Lydiens que chacun d’eux sacrifiât ce qu’il avait. Au sortir du sacrifice, il fit fondre une immense quantité d’or et en fit façonner des demi-briques, en les faisant d’une longueur de six palmes, d’une largeur de trois palmes et d’une hauteur d’une palme, au nombre de cent dix-sept. Parmi elles, quatre étaient en or pur, chacune d’un poids de deux talents et demi, et les autres demi-briques étaient en or blanc, d’un poids de deux talents. Il fit aussi faire une statue de lion en or pur, d’un poids de dix talents : ce lion, lorsque le temple de Delphes brûla, tomba du haut des demi-briques (c’est là qu’il était installé), et il se trouve maintenant dans le trésor des Corinthiens ; il pèse six talents et demi — car il en a fondu trois et demi.
    Ayant achevé ces offrandes, Crésus les envoya à Delphes — et, avec elles, d’autres que voici : deux cratères de grande taille, un d’or et un d’argent. Celui d’or se trouvait à droite en entrant dans le temple, et celui d’argent à gauche ; mais eux aussi ont été déplacés à l’occasion de l’incendie du temple, et le cratère d’or se trouve dans le trésor de Clazomènes (il pèse huit talents et demi, plus douze mines), tandis que le cratère d’argent se trouve à l’angle du pronaos, ayant une contenance de six cents amphores (en effet, les Delphiens y mélangent le vin à l’occasion des Théophanies). — Les Delphiens affirment qu’il est l’œuvre de Théodore de Samos, et pour ma part, je le crois ; car il ne me semble pas être l’œuvre du premier venu. — Crésus envoya aussi quatre jarres d’argent, qui se trouvent dans le trésor des Corinthiens, et il consacra deux vases à eau lustrale, un d’or et un d’argent ; sur celui d’or, il y a une inscription des Lacédémoniens, affirmant que c’est une offrande d’eux : elle n’est pas véridique, car il est lui aussi de Crésus, et c’est un homme de Delphes qui a gravé l’inscription en voulant faire plaisir aux Lacédémoniens. (Je sais son nom, mais ne le mentionnerai pas.) C’est le jeune garçon de la main duquel l’eau coule qui est des Lacédémoniens, mais aucun des deux vases à eau lustrale. — Crésus envoya encore bien d’autres offrandes dépourvues de signes en même temps que celles-là, ainsi que des lingots d’argent de forme ronde, et en particulier une statue de femme en or de trois coudées, que les Delphiens disent être l’image de la boulangère de Crésus... Il consacra en outre les colliers de sa propre femme, ainsi que ses ceintures.
    Voilà les objets qu’il envoya à Delphes ; et à Amphiaraos, dont il avait appris le mérite et le malheur, il consacra un bouclier tout en or et une lance en or massif, la hampe étant en or tout comme la pointe. Ces deux objets se trouvaient encore à Thèbes de mon temps — et à Thèbes, dans le temple d’Apollon Isménios.
 
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    Les Lydiens qui devaient conduire ces présents aux sanctuaires furent chargés par Crésus de demander aux oracles si Crésus devait mener une expédition contre les Perses, et quelle armée d’hommes il devrait s’adjoindre pour amie.     Lorsque les Lydiens furent arrivés aux lieux où on les avait envoyés et qu’ils eurent consacré les offrandes, ils interrogèrent les oracles en disant :
    — Crésus, roi des Lydiens et d’autres peuples, estimant qu’ici se trouvent les seuls vrais oracles au monde, vous a fait don de présents dignes de vos divinations ; il vous demande à présent s’il doit mener une expédition contre les Perses, et quelle armée d’hommes il devrait s’adjoindre pour alliée.
    Eux, posaient donc ces questions : et les avis des deux oracles convergèrent pour prédire à Crésus que, s’il menait une expédition contre les Perses, il détruirait un grand empire… Et ils lui conseillaient de s’adjoindre pour amis les plus puissants des Grecs qu’il pourrait trouver.
    Quand Crésus apprit ces réponses qui lui avaient été rapportées, il fut ravi des oracles et, comptant bien qu’il détruirait la royauté de Cyrus, il envoya de nouveau à Pythô, et fit don aux Delphiens, dont il avait appris le nombre, de deux statères d’or par personne : en échange de quoi, les Delphiens accordèrent à Crésus et aux Lydiens la priorité dans la consultation des oracles, l’immunité des taxes et le droit aux premières places, ainsi que la possibilité pour quiconque parmi eux de devenir delphien à tout jamais.
    Après avoir fait ces dons aux Delphiens, Crésus consulta l’oracle une troisième fois ; car vraiment, depuis qu’il avait reçu de l’oracle une réponse véridique, il y recourait sans cesse… Il demanda lors de cette consultation si sa monarchie durerait longtemps ; et la Pythie lui fit cette réponse :
 
            Eh bien ! quand un mulet deviendra roi des Mèdes,
            alors, Lydien aux pieds tendres, le long de l’Hermos caillouteux
            fuis et ne demeure pas — et n’aie pas honte d’être lâche.
 
    Quand ces paroles lui arrivèrent, Crésus s’en réjouit bien plus que de toute chose, comptant bien que jamais un mulet ne règnerait sur les Mèdes à la place d’un homme, et que par conséquent, ni lui ni ses descendants ne cesseraient jamais d’exercer leur empire.
 
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    Après cela, il se soucia de rechercher les plus puissants des Grecs qu’il pourrait s’adjoindre pour amis. Au cours de ses recherches, il découvrit que c’étaient les Lacédémoniens et les Athéniens qui tenaient le premier rang, les premiers étant de souche dorienne, les seconds de souche ionienne. Ces peuples étaient en effet les plus en vue, étant anciennement, pour l’un, un peuple pélasgique, et pour l’autre, un peuple grec. Et tandis que l’un n’avait jamais changé de place, l’autre avait connu de nombreuses errances… En effet, sous le règne de Deucalion, il habitait le territoire de Phthiotide, et sous celui de Doros, fils d’Hellên, la contrée qui se trouve au pied de l’Ossa et de l’Olympe, appelée Histiéotide. Lorsqu’il fut chassé de l’Histiéotide par les Cadméens, il habita Pindos sous le nom de Macedne. De là, il se déplaça encore en Dryopide ; et de Dryopide, il vint dans le Péloponnèse et fut appelé dorien.
    Quelle langue parlaient les Pélasges, je ne puis le dire avec exactitude ; mais s’il faut parler en conjecturant d’après ce qui subsiste aujourd’hui des Pélasges qui habitaient au-dessus des Tyrrhéniens la ville de Creston, et qui jadis étaient les voisins de ceux qu’on appelle aujourd’hui Doriens (ils habitaient à cette époque le territoire qu’on appelle aujourd’hui Thessaliotide), et des Pélasges qui colonisèrent dans l’Hellespont Plakia et Skylaké, et qui avaient habité avec les Athéniens (ainsi que de toutes les autres villes qui, quoique pélasgiques, ont changé de nom) — s’il faut parler en conjecturant d’après cela, les Pélasges parlaient une langue barbare… Si donc le peuple pélasgique était tout entier d’une telle nature, le peuple athénien, étant pélasgique, en même temps qu’il se transformait en Grecs, a aussi appris une autre langue. De fait, les Crestoniates ne parlent pas la même langue qu’aucun des peuples qui les entourent aujourd’hui, pas plus que les gens de Plakia, alors qu’ils parlent entre eux la même langue : il est donc évident qu’ils conservent le genre de langue qu’ils ont apporté en se transportant en ces lieux.
    Quant au peuple grec, il emploie toujours depuis sa naissance la même langue, autant qu’il me paraît… Seulement, séparé du peuple pélasgique alors qu’il était faible, et partant de petit qu’il était au début, il s’est accru en un grand nombre, en particulier grâce au ralliement des Pélasges et de beaucoup d’autres peuples barbares ; en comparaison de quoi, il ne me semble pas que le peuple pélasgique, étant de nature barbare, se soit jamais grandement accru.
 
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    De ces peuples donc, Crésus apprit que le peuple attique était opprimé et tiraillé sous la domination de Pisistrate, fils d’Hippocrate, qui était à cette époque tyran d’Athènes. En effet, Hippocrate était un simple particulier et assistait au spectacle des fêtes d’Olympie, quand il lui arriva un grand prodige : alors qu’il avait procédé aux sacrifices, les chaudrons, qui étaient dressés, emplis qu’ils étaient de chairs et d’eau, se mirent à bouillir sans feu et débordèrent. — Chilon de Lacédémone, qui se trouvait là et qui avait contemplé le prodige, conseilla à Hippocrate, tout d’abord, de ne pas prendre chez lui de femme progénitrice, et s’il en avait une, deuxièmement, de renvoyer cette femme et de répudier le fils qu’il pourrait avoir… Mais Hippocrate refusa de suivre ces conseils de Chilon ; et il lui naquit ensuite le Pisistrate en question — lequel, tandis que les Athéniens de la côte et ceux de la plaine étaient en conflit (les premiers ayant à leur tête Mégaclès, fils d’Alcméon, et ceux de la plaine, Lycurgue, fils d’Aristolaïdès), songea à la tyrannie et forma une troisième faction. Rassemblant des partisans et prétendant se placer à la tête des gens de la montagne, il conçut le stratagème que voici : il se blessa lui-même ainsi que ses mulets, puis lança son attelage sur l’agora comme s’il avait échappé à ses ennemis (pour faire croire qu’ils avaient voulu le tuer pendant qu’il se rendait à la campagne), et il demanda au peuple l’obtention d’une garde — lui qui précédemment, avait acquis une belle réputation dans la campagne contre les Mégariens, en s’emparant de Nisaia et en accomplissant d’autres grandes actions.
    Le peuple des Athéniens se laissa tromper et lui donna de choisir parmi les citoyens trois cents hommes qui ne furent pas les « porte-lances » de Pisistrate, mais ses « porte-massues » — car ils le suivaient par derrière en portant des massues de bois. Ces hommes se soulevèrent avec Pisistrate et s’emparèrent de l’acropole... Alors donc, Pisistrate fut maître d’Athènes, sans avoir troublé les magistratures existantes, ni modifié les lois ; et il administra la cité sur les bases de la constitution et en toute harmonie.
    Mais peu de temps après, les partisans de Mégaclès et ceux de Lycurgue se mirent d’accord et le chassèrent. C’est ainsi que Pisistrate s’était emparé d’Athènes une première fois, et avait perdu une tyrannie qui n’était pas encore bien enracinée. — Mais ceux qui avaient chassé Pisistrate entrèrent de nouveau en conflit les uns contre les autres. En butte à son parti, Mégaclès envoya demander par un héraut à Pisistrate s’il voulait prendre sa fille pour femme en obtenant la tyrannie… Pisistrate ayant accueilli la proposition et donné son accord sur ces conditions, ils conçurent alors pour son retour un stratagème que, pour ma part, je trouve des plus naïfs (étant donné que le peuple grec s’était distingué depuis longtemps du peuple barbare par une plus grande habileté et plus de distance prise à l’égard d’une naïveté stupide) — s’il est vrai qu’à ce moment-là, ces hommes ont, chez les Athéniens, que l’on tient pour les premiers des Grecs en intelligence, conçu un tel stratagème…
    Dans le dème de Paiania, il y avait une femme du nom de Phyé, d’une taille de quatre coudées moins trois doigts et, par ailleurs, de belle apparence : ils équipèrent cette femme d’un armement complet, la firent monter sur un char, lui montrèrent l’attitude qui lui donnerait l’air le plus noble, puis la conduisirent vers la ville, non sans avoir envoyé en éclaireurs des hérauts qui, arrivés à la ville, proclamèrent ce qu’on leur avait enjoint, en tenant le discours suivant :
    — Athéniens, accueillez favorablement Pisistrate, qu’Athéna en personne a honoré entre tous les hommes et qu’elle ramène dans son acropole !
    Eux, allaient donc çà et là en tenant ce discours ; et aussitôt la rumeur se répandit dans les dèmes qu’Athéna ramenait Pisistrate, et les gens de la ville, persuadés que la femme était bien la déesse en personne, adressèrent des prières à cette mortelle et accueillirent Pisistrate.
    Ayant recouvré la tyrannie de la manière qu’on a dite, Pisistrate, suivant l’accord conclu avec Mégaclès, épousa la fille de ce dernier. — Mais comme il avait déjà des fils adolescents et que les Alcméonides passaient pour être impurs, ne voulant pas qu’il lui naquît d’enfants de la femme qu’il venait d’épouser, il s’unissait à elle d’une façon contraire à la coutume… Or donc, si tout d’abord la femme le cacha, ensuite — que celle-ci s’en fût enquise ou non — elle en informa sa mère ; et celle-ci, son mari. Ce dernier s’indigna de l’offense que lui faisait Pisistrate ; et dans sa colère, il abandonna sans délai son inimitié à l’égard de la faction adverse… Pisistrate, apprenant ce qui se tramait contre lui, évacua complètement le pays ; et, arrivé à Erétrie, il tint conseil avec ses fils. Hippias triompha dans son avis de reconquérir la tyrannie. Ils rassemblèrent alors des dons en provenance des cités qui pouvaient avoir quelque obligation envers eux. Alors que beaucoup avaient fourni des sommes importantes, les Thébains les surpassèrent par leurs dons d’argent. Puis, pour le dire en peu de mots, le temps passa et tout fut prêt pour leur retour... En effet, des mercenaires argiens étaient arrivés du Péloponnèse, ainsi qu’un homme de Naxos venu en volontaire, qui avait nom Lygdamis et qui fournissait le plus grand zèle à procurer de l’argent et des hommes.
    S’élançant d’Erétrie, ils s’en revinrent au cours de la onzième année. Tout d’abord, ils s’emparèrent, en Attique, de Marathon. Comme ils campaient dans ce lieu, arrivèrent leurs partisans de la ville, tout comme d’autres affluaient des dèmes — gens auxquels la tyrannie était plus agréable que la liberté. Ces hommes-là, donc, se réunirent ; quant aux Athéniens de la ville, tandis que Pisistrate rassemblait l’argent, puis lorsqu’il eut pris Marathon, ils n’en avaient tenu aucun compte : mais lorsqu’ils apprirent qu’il faisait route de Marathon vers la ville, ils se portèrent alors contre lui… Ces hommes donc marchèrent avec toutes leurs forces contre ceux qui revenaient d’exil ; et les hommes de Pisistrate, partis de Marathon, marchèrent sur la ville : ils arrivèrent au même endroit, au temple d’Athéna de Pallène, et prirent position en face. — Alors, mû par une impulsion divine, se présenta à Pisistrate le chresmologue Amphilytos d’Acarnanie, qui en l’abordant, prononça cet oracle dans un style hexamétrique :
 
            Tous les rets sont jetés, le filet déployé ;
            les thons s’y lanceront dans la nuit illunée.
 
    Lui, prononça donc cet oracle en une inspiration divine ; et Pisistrate, ayant compris l’oracle et déclaré qu’il en accueillait le message, mena son armée en avant. Les Athéniens de la ville étaient alors occupés à déjeuner et, après le repas, certains s’adonnaient au jeu de dés, les autres au sommeil… Pisistrate et ses hommes les assaillirent, et mirent les Athéniens en fuite. Comme ils fuyaient, Pisistrate conçut alors un dessein des plus habiles afin que les Athéniens ne se rassemblent pas et qu’ils demeurent dispersés : il fit monter ses fils sur des chevaux, et les envoya en avant. Ceux-ci, atteignant les fuyards, leur tenaient les discours prescrits par Pisistrate, en les invitant à prendre courage et à s’en aller chacun de son côté.
    Comme les Athéniens obéissaient, ainsi donc Pisistrate s’empara pour la troisième fois d’Athènes, et il enracina sa tyrannie grâce à de nombreux auxiliaires et à des versements d’argent — les uns affluant de l’intérieur, les autres du fleuve Strymon. Il prit en otages les enfants des Athéniens qui étaient demeurés là et qui n’avaient pas fui tout de suite et les établit à Naxos (car Pisistrate avait soumis cette île à la guerre et l’avait confiée à Lygdamis). En outre, il purifia aussi l’île de Délos en vertu des oracles, et voici comme il la purifia : sur toute la distance du sanctuaire couverte par la vue, il déterra de tout cet endroit les cadavres pour les transporter dans un autre endroit de Délos. — Et tandis que Pisistrate était tyran d’Athènes, les Athéniens étaient tombés au combat, pour les uns ; et les autres vivaient en exil, loin de leur patrie, en compagnie des Alcméonides.
 
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    Or donc, Crésus apprit que les Athéniens étaient, à cette époque, en butte à une telle oppression — et, pour les Lacédémoniens, qu’ils étaient réchappés de grands malheurs et se trouvaient désormais avoir le dessus sur les Tégéates dans leur guerre.
    En effet, à l’époque où Léon et Hégésiclès étaient rois de Sparte, les Lacédémoniens, qui remportaient des succès dans les autres guerres, subissaient des revers contre les seuls Tégéates… Avant ces événements encore, ils avaient les plus mauvaises lois de tous les Grecs ou presque dans leurs rapports entre eux, de même qu’ils n’avaient pas de contact avec les étrangers. — Et voici comment ils passèrent à de bonnes lois. Lycurgue, homme estimé chez les Spartiates, s’était rendu à Delphes pour interroger l’oracle ; lorsqu’il entra dans le mégaron, la Pythie lui dit aussitôt ceci :
 
            Tu es venu, Lycurgue, au temple opulent qui est le mien
            en ami de Zeus et de tous les habitants de l’Olympe.
            Je ne sais si je te proclamerai dieu, ou bien homme ;
            mais je te crois bien plutôt un dieu, Lycurgue !
 
    Certains ajoutent à cela que la Pythie lui exposa aussi la constitution qui est aujourd’hui en vigueur chez les Spartiates ; mais d’après ce que disent les Lacédémoniens eux-mêmes, Lycurgue, devenu le tuteur de Léobotès, qui était son neveu et qui régnait sur les Spartiates, importa cela de Crète. En effet, dès qu’il fut son tuteur, il modifia toutes les institutions et veilla à ce qu’on ne les transgresse pas. Puis, Lycurgue institua tout ce qui touche à la guerre, les compagnies liées par un serment, les réunions de trente familles, les repas pris en commun, avec en outre les éphores et les gérontes... C’est grâce à ces changements que les Lacédémoniens obtinrent de bonnes lois ; ils fondèrent après sa mort un sanctuaire en l’honneur de Lycurgue, et le révèrent grandement.
    Comme ils se trouvaient sur une terre noble et riche en hommes, ils s’accrurent vite et s’épanouirent… Alors, il ne leur suffit plus de se tenir en paix, mais persuadés d’être plus forts que les Arcadiens, ils interrogèrent l’oracle de Delphes sur la conquête de toute l’Arcadie. — Et la Pythie leur rendit cet oracle :
 
            Tu me demandes l’Arcadie ? C’est beaucoup. Je ne te la donnerai pas.
            Il est en Arcadie bien des hommes mangeurs de glands
            qui te barreront la route ; mais je ne te refuse pas tout :
            je te donnerai Tégée pour y danser en frappant des pieds
            et sa belle plaine à mesurer au cordeau.
 
    Lorsque les Lacédémoniens entendirent cette réponse qui leur avait été rapportée, ils ne s’en prirent pas aux autres Arcadiens, mais marchèrent contre les Tégéates en portant des chaînes, sur la foi d’un oracle trompeur, dans la ferme pensée qu’ils réduiraient les Tégéates en esclavage… Mais ils furent vaincus dans la rencontre, et tous ceux d’entre eux qui furent pris vivants portèrent les chaînes qu’ils avaient apportées eux-mêmes, et mesurèrent au cordeau la plaine des Tégéates, pour la travailler. (Ces chaînes par lesquelles ils avaient été liés subsistaient encore jusqu’à mon époque à Tégée, suspendues autour du temple d’Athéna Aléa.)
    Donc, lors de la précédente guerre, ils étaient toujours malheureux dans leurs combats contre les Tégéates. Mais à l’époque de Crésus et de la royauté d’Anaxandride et d’Ariston à Lacédémone, les Spartiates avaient désormais pris le dessus à la guerre, en l’ayant pris de la façon suivante : comme ils étaient toujours vaincus à la guerre par les Tégéates, ils avaient envoyé des messagers oraculaires à Delphes, pour demander quel dieu ils devaient se concilier pour prendre le dessus à la guerre : et la Pythie leur avait répondu qu’ils devaient rapporter chez eux les ossements d’Oreste, fils d’Agamemnon. — Comme ils étaient incapables de découvrir le tombeau d’Oreste, ils envoyèrent de nouveau demander au dieu l’endroit où gisait Oreste. — Et aux messagers oraculaires qui posaient cette question, la Pythie déclara ceci :
 
            Il est en Arcadie, dans une plaine, une certaine Tégée
            où deux vents soufflent sous l’effet d’une puissante nécessité,
            où il est coup et contre-coup, et où le mal est posé sur le mal.
            C’est là que la terre porteuse de vie enferme le fils d’Agamemnon ;
            emmène-le, et tu seras le protecteur de Tégée.
 
    Lorsque les Lacédémoniens entendirent ce nouvel oracle, ils n’en restèrent pas moins éloignés de la découverte, malgré toutes leurs recherches, jusqu’au jour où Lichas, l’un des Spartiates appelés Agathurges, découvrit les restes. (Les Agathurges sont les plus âgés de ceux qui sortent du corps des Cavaliers, à raison de cinq par an ; ils doivent, l’année où ils sortent de ce corps, aller sans cesse en mission, en divers lieux, pour le service de l’Etat spartiate.) — Lichas, donc, l’un de ces hommes, en fit la découverte à Tégée, servi par un heureux hasard, ainsi que par son intelligence. A cette époque en effet où des contacts étaient établis avec les Tégéates, il entra dans une forge et contempla le travail du fer qu’on battait ; il admirait le spectacle de ce qui s’y faisait. Le forgeron, se rendant compte qu’il était admiratif, dit en interrompant son travail :
    — Assurément, hôte laconien, si tu avais vu ce que j’ai vu, tu serais très admiratif, puisque tu admires tant à présent le travail du fer ! Car de mon côté, en voulant pratiquer un puits dans cette cour, je suis tombé en creusant sur un cercueil de sept coudées… Ne parvenant pas à croire qu’il ait jamais pu exister d’hommes plus grands que ceux d’aujourd’hui, je l’ai ouvert et j’ai vu un corps d’une taille égale à celle du cercueil. Je l’ai mesuré, et l’ai enterré de nouveau.
    L’homme lui disait donc ce qu’il avait vu : et Lichas, réfléchissant à ces paroles, supposa d’après la teneur de l’oracle que ce mort était Oreste, en supposant comme voici : en voyant les deux soufflets du forgeron, il découvrait les « vents » ; dans le marteau et l’enclume, le « coup » et le « contre-coup » ; et dans le fer que l’on battait, le « mal placé sur le mal » — conjecturant selon la considération suivante, que le fer a été inventé pour le malheur de l’homme… Ayant donc fait ces suppositions, il s’en revint à Sparte et exposa aux Lacédémoniens toute l’affaire. — Ceux-ci, en forgeant un prétexte, lui intentèrent un procès et le bannirent. Lui, revint à Tégée, exposa son malheur personnel au forgeron et tenta de lui louer sa cour, mais celui-ci ne voulait pas la lui laisser… Comme il finit par l’y décider, il s’y installa, déterra le tombeau et rassembla les ossements, puis partit pour Sparte en les emportant. — Et depuis ce temps-là, chaque fois que Spartiates et Tégéates s’éprouvaient les uns les autres, les Lacédémoniens se révélaient de beaucoup supérieurs à la guerre… Dès lors, d’ailleurs, la plus grande partie du Péloponnèse leur était soumise.
 
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    Voici donc qu’informé de tout cela, Crésus envoya à Sparte des messagers porteurs de présents pour demander une alliance, en leur enjoignant ce qu’ils devaient dire. A leur arrivée, ils déclarèrent :
    — Crésus, roi des Lydiens et d’autres peuples, nous a envoyés en disant ces mots : « Lacédémoniens, le dieu m’a signifié par un oracle de m’adjoindre le Grec pour ami. Comme j’apprends que vous êtes à la tête de la Grèce, c’est donc vous que, suivant l’oracle, je sollicite, dans l’intention de devenir votre ami et allié, sans ruse ni tromperie. »
    Crésus fit donc proclamer ce discours par des messagers, et les Lacédémoniens, qui avaient eux aussi connaissance de l’oracle rendu à Crésus, se réjouirent de la venue des Lydiens et conclurent sous serment un traité d’alliance et d’hospitalité. — De fait, ils étaient tenus par certains bienfaits qu’ils avaient reçus de Crésus à une époque antérieure ; car les Lacédémoniens avaient envoyé une ambassade à Sardes pour acheter de l’or, dans l’intention de s’en servir pour la statue qui s’élève aujourd’hui en Laconie sur le Thornax — celle d’Apollon : et, alors qu’ils voulaient l’acheter, Crésus leur en avait fait don gratuitement.
    C’est donc pour ces raisons que les Lacédémoniens accueillirent la proposition d’alliance, et parce que Crésus les choisissait pour amis, de préférence à tous les Grecs. — Et non seulement ils se tenaient prêts à répondre d’eux-mêmes à son appel, mais ils firent faire un cratère de bronze garni de figurines à l’extérieur, autour du bord, et d’une contenance de trois cents amphores, et ils le lui transportèrent, voulant faire à Crésus un don en échange du sien… Ce cratère n’arriva pas à Sardes pour des raisons que l’on raconte de deux façons et que voici. Les Lacédémoniens prétendent que, lorsque le cratère que l’on transportait à Sardes se trouva dans les eaux de Samos, les Samiens qui l’avaient appris les attaquèrent avec des vaisseaux longs et s’en emparèrent… Mais les Samiens eux-mêmes prétendent que, comme les Lacédémoniens qui transportaient le cratère avaient pris du retard, ils apprirent la prise de Sardes et de Crésus et vendirent le cratère à Samos ; et que des particuliers l’achetèrent et le consacrèrent au temple d’Héra. (Peut-être aussi ceux qui l’avaient vendu racontèrent-ils, une fois arrivés à Sparte, qu’ils en avaient été dépouillés par les Samiens.) — Concernant donc le cratère, voilà comme il en fut.
 
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    Crésus, se méprenant sur l’oracle, s’apprêta à mener une expédition en Cappadoce, dans l’espoir de renverser Cyrus et la puissance des Perses… Alors que Crésus se préparait à marcher contre les Perses, un Lydien, qui passait déjà auparavant pour être un sage, et qui en raison de l’opinion qu’il exprima alors possède un très grand renom chez les Lydiens (il avait nom Sandanis), donna à Crésus ce conseil :
    — O Roi, tu te prépares à marcher contre des hommes qui portent des pantalons de cuir et le reste de leur tenue en cuir, et qui se nourrissent non de ce qu’ils veulent, mais de ce qu’ils ont, possédant une terre rocailleuse. En outre, ils ne font pas usage de vin, mais sont buveurs d’eau, n’ont que des figues à manger et rien d’autre de bon… Alors, si tu remportes la victoire, que leur enlèveras-tu, à eux qui n’ont rien ? — Mais si au contraire tu es vaincu, rends-toi compte de tous les biens que tu perdras ; car, lorsqu’ils auront goûté à nos biens, ils s’y attacheront et l’on ne pourra plus les chasser… Pour moi, je rends grâces aux dieux de ne pas mettre dans l’esprit des Perses de marcher contre les Lydiens !
    En tenant ce discours, il ne persuada pas Crésus. (Il est vrai que les Perses, avant de soumettre les Lydiens, ne possédaient rien de tendre ni de bon.) 
    Les Cappadociens sont nommés Syriens par les Grecs. Ces Syriens, avant que les Perses n’assoient leur empire, étaient sujets des Mèdes ; ils l’étaient alors de Cyrus. Car la frontière de l’empire médique et de l’empire lydien consistait dans le fleuve Halys, qui coule depuis un mont d’Arménie à travers la Cilicie, puis poursuit son cours en ayant à sa droite les Matiènes, et de l’autre côté les Phrygiens : dépassant ces peuples et remontant vers le vent du borée, il délimite d’un côté les Syriens de Cappadoce, et du côté gauche les Paphlagoniens. — Ce fleuve Halys sépare ainsi presque toutes les contrées d’Asie mineure, depuis la mer qui est en face de Chypre jusqu’au Pont-Euxin ; c’est là la gorge de tout ce pays. La longueur de la route équivaut à cinq jours de marche pour un homme alerte.
    Si Crésus s’apprêtait à mener une expédition en Cappadoce, c’était pour les raisons suivantes : par désir de terre, en voulant en ajouter davantage à ses possessions personnelles, et surtout par confiance envers l’oracle, ainsi que dans l’intention de venger Astyage sur Cyrus. — En effet, Astyage, fils de Cyaxare, qui était le beau-frère de Crésus et le roi des Mèdes, avait été renversé par Cyrus, fils de Cambyse, qui le tenait en son pouvoir ; voici comment il était devenu le beau-frère de Crésus. Une troupe de Scythes nomades entrée en sédition s’était réfugiée en terre de Médie ; à cette époque, le tyran des Mèdes était Cyaxare, fils de Phraorte, fils de Déiocès — lequel, dans un premier temps, traita bien ces Scythes, qui étaient ses suppliants ; et comme il faisait d’eux grand cas, il leur avait confié des enfants à qui apprendre leur langue et l’art de tirer à l’arc. — Mais après quelque temps, et alors que les Scythes allaient toujours à la chasse et en rapportaient toujours quelque chose, il arriva un jour qu’ils ne prirent rien… Comme ils s’en étaient retournés les mains vides, Cyaxare (qui était, comme il le fit bien voir, d’un caractère colérique) les traita très rudement et de façon outrageante. Eux, victimes de ce traitement de la part de Cyaxare et jugeant qu’ils avaient subi un traitement indigne d’eux, résolurent de couper en morceaux l’un des enfants qui apprenaient auprès d’eux, de le préparer comme ils avaient l’habitude de préparer le gibier, d’en faire don à Cyaxare comme d’un produit de leur chasse, et après ce don, de se transporter au plus vite chez Alyatte, fils de Sadyatte, à Sardes… Et c’est bien ce qui arriva ; car le fait est que Cyaxare et les convives présents se repurent de ces chairs — et les Scythes après ce forfait devinrent suppliants d’Alyatte.
    A la suite de cela, comme Alyatte refusait de livrer les Scythes à la demande de Cyaxare, il y avait eu une guerre entre les Lydiens et les Mèdes, pendant cinq ans, au cours desquels il arriva souvent que les Mèdes vainquent les Lydiens, et souvent les Lydiens les Mèdes… Ils firent même une sorte de combat nocturne : tandis qu’ils se livraient une guerre équitable, la sixième année, lors d’un affrontement, il arriva qu’au plus fort de la bataille, le jour devint soudain nuit. (Cette disparition du jour avait été prédite aux Ioniens par Thalès de Milet, qui avait fixé pour limite l’année dans laquelle se produisit le changement.) — Les Lydiens et les Mèdes, en voyant la nuit prendre la place du jour, cessèrent le combat et s’empressèrent d’autant plus, les uns comme les autres, de conclure la paix. Ceux qui les réconcilièrent étaient les suivants : Syennésis de Cilicie et Labynète de Babylone. Ce sont eux qui pressèrent l’échange de serments et procédèrent à l’engagement d’un mariage : ils résolurent qu’Alyatte donnerait sa fille Aryénis à Astyage, fils de Cyaxare — car sans une ferme nécessité, les conventions ne demeurent guère stables… (Ces peuples font les serments tout comme les Grecs, et en outre, après s’être entaillé le bras légèrement, ils se lèchent le sang l’un de l’autre.)
    Or, c’est cet Astyage, qui était son grand-père maternel, que Cyrus avait renversé et qu’il tenait en son pouvoir, pour une raison que je signalerai dans les discours ultérieurs… Tel est le grief que Crésus avait envers Cyrus quand il envoyait demander aux oracles s’il devait marcher contre les Perses — et en particulier quand, à l’arrivée d’un oracle trompeur et comptant que l’oracle était de son côté, il se mettait en marche contre le territoire des Perses.
 
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    Lorsque Crésus arriva au fleuve Halys, il fit alors, selon ma version des faits, traverser son armée par les ponts existants — mais selon la version la plus courante chez les Grecs, c’est Thalès de Milet qui la fit traverser... Ils disent en effet que, comme Crésus se demandait comment son armée traverserait le fleuve (car ces ponts, selon eux, n’existaient pas encore à cette époque), Thalès, qui était présent dans le camp, aurait fait pour son service que le fleuve, qui coulait à main gauche de l’armée, coulât aussi à droite — et voici comment il l’aurait fait. En partant d’un point en amont du camp, il aurait creusé un fossé profond, en lui donnant la forme d’un croissant, afin que le fleuve prît par derrière le camp qui était installé (en étant détourné en ce point dans le fossé depuis son ancien cours) et que, dépassant le camp, il vînt se jeter à nouveau dans son ancien lit — de telle sorte que, sitôt le fleuve scindé en deux, il devint guéable des deux côtés… D’autres vont même jusqu’à dire que l’ancien lit fut mis à sec, mais je n’admets pas cette version ; car, comment les Lydiens, en faisant route en sens inverse, auraient-ils traversé le fleuve ?
    Lorsque Crésus, après avoir traversé le fleuve avec son armée, fut arrivé en Cappadoce dans la région appelée Ptérie (la Ptérie est de ce pays le bastion le plus fort ; elle est située à peu près au niveau de la ville de Sinope, sur le Pont-Euxin), il y établit alors son camp et ravagea les terres des Syriens… Il prit la cité des Ptériens et réduisit ses habitants en esclavage, prit aussi toutes les villes des alentours, et chassa les Syriens qui étaient parfaitement innocents. — Cyrus, rassemblant ses troupes et recueillant tous les hommes qui habitaient sur la route, se porta au-devant de Crésus… (Avant de mettre son armée en mouvement, il avait envoyé un héraut chez les Ioniens pour faire en sorte qu’ils se révoltent contre Crésus ; mais les Ioniens ne l’avaient pas écouté.) — Quand Cyrus fut arrivé et eut établi son camp en face de Crésus, alors, dans la région de Ptérie, les deux armées s’éprouvèrent par la force. Il y eut une violente bataille, et beaucoup tombèrent des deux côtés ; pour finir, ils se séparèrent à la tombée de la nuit, sans qu’aucun des deux camps eût vaincu.
    Voilà donc comment les deux camps combattirent. Mais Crésus, mécontent du nombre de ses troupes (car l’armée qui s’était engagée sous ses ordres était bien plus petite que celle de Cyrus) — mécontent de cela, comme le lendemain Cyrus ne tentait pas d’attaque, il s’en retourna à Sardes, dans l’intention d’appeler à l’aide les Egyptiens en vertu du serment (car il avait conclu avec Amasis, qui était roi d’Egypte, un traité d’alliance antérieur à celui qu’il avait fait avec les Lacédémoniens), d’envoyer chercher aussi les Babyloniens (car avec eux aussi, il avait conclu une alliance ; à cette époque, le roi des Babyloniens était Labynète), et d’inviter également les Lacédémoniens à être présents pour une date déterminée. Quand il les aurait réunis et aurait rassemblé sa propre armée, il avait l’intention, après avoir laissé passer l’hiver, de marcher au début du printemps contre les Perses. — Dans cette pensée, à son arrivée à Sardes, il envoya des hérauts pour demander, en vertu des alliances, de se rassembler à Sardes pour le cinquième mois... Quant à l’armée qu’il avait avec lui et qui avait combattu contre les Perses, il en congédia toutes les troupes étrangères et les fit se disperser, ne comptant vraiment pas qu’après un combat si égal, Cyrus avancerait jamais contre Sardes…
    Tandis que Crésus faisait ces réflexions, tous les faubourgs s’emplirent de serpents. A leur apparition, les chevaux, renonçant à paître dans leurs pâturages, accoururent pour les dévorer… A la vue de ce spectacle, Crésus pensa que c’était un prodige — comme c’en était un en effet. Il envoya aussitôt des messagers oraculaires chez les exégètes telmessiens. Les messagers arrivèrent et apprirent des Telmessiens la signification du prodige, mais il leur fut impossible de la rapporter à Crésus — car avant le retour de leur navire à Sardes, Crésus avait été pris... Cependant, l’avis des Telmessiens était le suivant : que Crésus devait s’attendre à voir une armée de langue étrangère attaquer son pays, et qu’à son arrivée elle soumettrait la population autochtone ; ils disaient que le serpent est le fils de la terre, et que le cheval est l’ennemi venu du dehors… Voilà donc ce que répondirent les Telmessiens quand Crésus était déjà pris, sans rien savoir encore de ce qui concernait Sardes et Crésus lui-même.
 
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    Aussitôt que Crésus se retirait après la bataille livrée en Ptérie, Cyrus apprit qu’après cette retraite il s’apprêtait à disperser l’armée. Il délibéra et reconnut que sa tâche était d’avancer le plus vite possible contre Sardes, avant que la puissance des Lydiens ne fût rassemblée pour la seconde fois. Ayant pris cette décision, il la mit à exécution : il fit avancer en vitesse son armée en Lydie et vint lui-même à Crésus en qualité de messager. — Crésus se trouva alors dans un grand embarras, puisque la situation se révélait bien différente de ce qu’il s’était imaginé lui-même… Il mena cependant les Lydiens au combat. (Il n’y avait, à cette époque, aucun peuple en Asie qui fût plus viril ni plus vaillant que le peuple lydien ; ils pratiquaient le combat à cheval, portaient de grandes lances et étaient eux-mêmes d’excellents cavaliers.)
    Ils convergèrent dans la plaine qui se trouve devant la ville de Sardes, une plaine grande et lisse (des fleuves la traversent, entre autres l’Hyllos, et se jettent dans le plus grand, appelé Hermos, qui coule depuis un mont consacré à la Mère du Dindymon et se jette dans la mer au niveau de la cité de Phocée). — Alors Cyrus, en voyant les Lydiens rangés en ordre de bataille, redouta la cavalerie. Sur la proposition du Mède Harpage, il fit la chose suivante : tous les chameaux qui suivaient son armée en portant les vivres et le matériel, il les fit rassembler, leur ôta leurs fardeaux et fit monter sur eux des hommes vêtus de la tenue de cavalerie. Puis, les ayant équipés, il leur donna l’ordre d’avancer en tête du reste de l’armée, contre la cavalerie de Crésus, tandis qu’il ordonnait à l’infanterie de suivre les chameaux ; et il plaça derrière l’infanterie toute la cavalerie. Quand tout le monde fut rangé, il exhorta à tuer chez les Lydiens, sans l’épargner, tout homme qui ferait obstacle, mais à ne pas tuer Crésus, même s’il se défendait quand on le prendrait… Telles furent ses exhortations. — Et s’il avait placé les chameaux en face de la cavalerie, c’était pour la raison suivante : le cheval a peur du chameau et ne supporte ni de voir son aspect, ni de sentir son odeur. C’est donc pour cette raison qu’il avait conçu cette ruse, afin que la cavalerie de Crésus lui fût inopérante — cette cavalerie par laquelle le Lydien se proposait de briller… Lorsqu’ils se rejoignirent pour le combat, alors, dès que les chevaux sentirent les chameaux et les virent, ils firent volte-face — et l’espoir de Crésus fut réduit à néant. — Cependant, les Lydiens ne furent pas pour autant des lâches : lorsqu’ils apprirent ce qui se passait, ils sautèrent au bas de leurs chevaux et engagèrent le combat à pied contre les Perses… Mais pour finir, après que beaucoup furent tombés des deux côtés, les Lydiens prirent la fuite et s’enfermèrent à l’intérieur du rempart, où ils furent assiégés par les Perses.
    Ceux-ci établirent donc le siège ; et Crésus, qui pensait que le siège durerait longtemps, envoya depuis la citadelle d’autres messagers vers les lieux d’alliance. En effet, les précédents avaient été envoyés pour demander de se rassembler pour le cinquième mois à Sardes ; mais il envoyait ceux-ci pour demander de lui porter secours au plus vite, dans la mesure où Crésus était assiégé. — Ainsi donc, il en envoya dans les divers lieux d’alliance, et en particulier à Lacédémone.
 
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    Ceux-ci se trouvaient eux-mêmes à cette époque (les Spartiates) en discorde avec les Argiens, au sujet d’un pays appelé Thyréa. — En effet, cette région de Thyréa, qui appartenait au territoire de l’Argolide, avait été annexée par les Lacédémoniens qui en avaient pris possession. (D’ailleurs, le territoire en direction du soir jusqu’au cap Malée appartenait aussi aux Argiens, aussi bien la terre continentale que l’île de Cythère et les autres îles.) Comme les Argiens s’étaient portés au secours de leur terre qu’on annexait, on entra alors en pourparlers et l’on convint que trois cents hommes de chaque côté combattraient, et que le pays serait à ceux d’entre les deux camps qui survivraient ; le gros de l’armée se retirerait de part et d’autre dans son pays, et ne resterait pas là pendant qu’on combattrait, pour cette raison que les autres, si les armées étaient présentes, ne viennent pas défendre les leurs en les voyant avoir le dessous... Après cet accord, on se retira, et les soldats d’élite des deux camps que l’on avait laissés en arrière engagèrent le combat. Alors qu’ils combattaient et que les succès étaient égaux, il resta trois hommes sur six cents : chez les Argiens, Alcénor et Chromios, et chez les Lacédémoniens, Othryadès. Ce sont eux qui demeurèrent à la tombée de la nuit. — Alors, les deux Argiens, se pensant vainqueurs, coururent à Argos, tandis que chez les Lacédémoniens, Othryadès dépouilla les cadavres argiens, transporta leurs armes dans son propre camp et se tint à son poste. — Le lendemain, les deux camps vinrent aux informations… Pendant un certain temps, chacun des deux partis prétendit être vainqueur, en disant pour les uns qu’il survivait un plus grand nombre des leurs, pour les autres en faisant voir que les adversaires avaient pris la fuite, alors que le leur était resté et avait dépouillé les cadavres des autres. — Pour finir, cette querelle les fit en venir aux mains et ils se battirent. Beaucoup tombèrent encore des deux côtés, mais les Lacédémoniens furent vainqueurs. (Or donc, depuis ce temps, les Argiens se rasèrent la tête alors qu’auparavant ils portaient obligatoirement les cheveux longs, et ils instituèrent une loi assortie de malédiction interdisant qu’aucun Argien fît pousser sa chevelure et que leurs femmes portent des bijoux en or, jusqu’à ce qu’ils aient recouvré Thyréa. Les Lacédémoniens instituèrent la loi inverse : eux qui ne portaient pas jusque-là les cheveux longs, ils les portent longs depuis ce jour…) — Quant au seul qui était resté survivant parmi les trois cents, Othryadès, on raconte qu’ayant honte de s’en retourner à Sparte quand ses compagnons d’armes avaient péri, il se donna la mort sur les lieux mêmes, à Thyréa.
    Telle était la situation dans laquelle se trouvaient les Spartiates, quand arriva le héraut de Sardes pour demander de porter secours à Crésus assiégé… Ceux-ci cependant, lorsqu’ils apprirent le message du héraut, s’élancèrent au secours de Crésus ; et ils étaient déjà en train de faire les préparatifs, et les navires étaient prêts, quand arriva une autre nouvelle disant que le rempart des Lydiens était pris et que Crésus avait été capturé vivant... C’est ainsi que les Spartiates, grandement affligés, avaient mis fin à leurs préparatifs.
 
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    — Et voici comment Sardes fut prise. Lorsqu’on en fut au quatorzième jour du siège de Crésus, Cyrus annonça à son armée, en envoyant des cavaliers, qu’il offrirait des présents au premier qui monterait sur le rempart. Comme les troupes, à la suite de cette déclaration, avaient essayé sans y parvenir, et alors que tous les autres avaient renoncé, un Marde qui avait nom Hyroiadès tenta d’escalader le rempart du côté de l’acropole où aucune sentinelle n’avait été postée ; car il n’était pas à craindre qu’elle fût jamais prise de ce côté-là : l’acropole y était abrupte et inexpugnable… C’était aussi le seul endroit où Mélès, l’ancien roi de Sardes, n’avait pas promené le lion que sa concubine lui avait donné pour enfant, quand les Telmessiens avaient rendu le verdict qu’une fois le lion promené autour du rempart, Sardes serait imprenable : et Mélès l’avait promené le long du reste du rempart, aux endroits qui pouvaient être attaqués, mais il avait négligé celui-ci en le jugeant inexpugnable et trop escarpé. (Il s’agit du côté de l’acropole qui est tourné vers le Tmolos.) — Voici donc que ce Marde nommé Hyroiadès, ayant vu la veille un Lydien descendre de ce côté de l’acropole pour aller chercher son casque qui avait roulé d’en haut et remonter avec, y avait prêté attention et l’avait gravé dans son esprit… Et à présent, il était monté lui-même, et après lui, montèrent d’autres Perses. Une foule ayant fait l’escalade, c’est ainsi que Sardes fut prise et que toute la ville fut livrée au pillage.
    En ce qui concerne Crésus lui-même, voici ce qui arriva. Il avait un fils dont j’ai déjà fait mention auparavant, bien doué pour le reste, mais muet. Cela étant, au temps révolu de sa prospérité, Crésus avait tout fait pour lui, songeant à bien des choses — et en particulier, il avait envoyé des messagers à Delphes pour consulter l’oracle à son sujet. Et la Pythie lui avait dit ceci :
 
            Rejeton lydien, roi de nombreux peuples, Crésus, grand sot !
            ne cherche pas à entendre dans ton palais le son si désiré
            de la voix de ton fils. Il vaut bien mieux pour toi que cela
            reste loin ; car il parlera pour la première fois en un jour d’infortune.
 
    Or, lors de la prise de la citadelle, l’un des Perses s’avançait dans l’intention d’assassiner Crésus, qu’il avait pris pour un autre, et Crésus, en le voyant marcher contre lui et sous l’effet du malheur présent, n’y avait pas accordé d’importance — il lui était indifférent de mourir sous les coups… Mais cet enfant muet, à la vue du Perse qui s’avançait, sous l’effet de la crainte et du malheur fit jaillir sa voix, et dit :
    — Homme, ne tue pas Crésus !
    C’est donc la première fois que cet enfant fit entendre sa voix, puis il parla dès lors tout le temps de sa vie.
 
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    Les Perses s’emparèrent donc de Sardes et prirent Crésus lui-même vivant ; il avait régné quatorze années et soutenu un siège de quatorze jours, et conformément à l’oracle, il avait mis fin à un grand empire — le sien. Les Perses s’emparèrent de lui et le conduisirent auprès de Cyrus. Celui-ci fit assembler un grand bûcher et y fit monter Crésus, lié de chaînes, ainsi que deux fois sept enfants lydiens auprès de lui, dans l’intention, soit d’immoler ces victimes en guise de prémices à quelque dieu, soit d’accomplir un vœu — ou encore, ayant appris que Crésus était pieux, il le fit monter sur le bûcher dans le désir de savoir si quelque divinité lui épargnerait d’être brûlé vif… Lui, fit donc cela. Quant à Crésus qui se tenait sur le bûcher, lui revint à l’esprit, malgré le grand malheur dans lequel il se trouvait, le mot de Solon — qui lui paraissait avoir été prononcé sous l’effet du dieu — selon lequel « nul parmi les vivants n’est fortuné ». Aussi, quand cette pensée se fut présentée à lui, il soupira et gémit, et après un long silence il prononça trois fois le nom de Solon.
    Cyrus, qui avait entendu, ordonna à ses interprètes de demander à Crésus quel homme il invoquait là, et ceux-ci s’approchèrent pour le lui demander… Crésus garda un certain temps le silence à cette question ; puis, comme on l’y contraignait, il déclara :
    — C’est celui dont j’aurais donné beaucoup d’argent pour qu’il s’entretienne avec tous les tyrans !
    Cette explication leur étant inintelligible, ils demandèrent de nouveau le sens de ces paroles. Et comme ils insistaient et le harcelaient, il raconta donc qu’au commencement, Solon, un Athénien, était venu chez lui ; qu’après avoir contemplé toute sa fortune, il l’avait méprisée en tenant tels propos, et que tout lui était arrivé exactement comme cet homme l’avait dit — lui qui ne parlait pas plus à son adresse qu’à l’égard de tout le genre humain, et surtout de ceux qui, de leur point de vue, pensent être fortunés. Tandis que Crésus faisait ce récit, le bûcher était déjà allumé, et les bords en brûlaient. Alors Cyrus, apprenant des interprètes ce que Crésus avait dit, se ravisa et réfléchit que lui, un homme, donnait vivant au feu un autre homme dont le bonheur n’avait pas été inférieur au sien… Il craignit en outre le châtiment, et songea que rien chez les hommes n’est immuable, et il ordonna d’éteindre au plus vite le feu qui brûlait et de faire descendre Crésus et ceux qui l’accompagnaient… Mais ses hommes, malgré leurs efforts, ne pouvaient plus maîtriser le feu.
    Alors, racontent les Lydiens, Crésus, qui avait appris le revirement de Cyrus et qui voyait tout le monde tenter d’éteindre le feu sans pouvoir l’arrêter, invoqua à grands cris Apollon — lui demandant, si celui-ci avait jamais reçu de sa part une marque de faveur, de venir à son secours et de le soustraire au présent malheur. Lui, invoquait donc le dieu en pleurant : et soudain, le ciel pur et tranquille céda la place à une assemblée de nuages… Une tempête s’abattit et il plut d’une pluie très violente, et le bûcher s’éteignit. — C’est ainsi que Cyrus apprit que Crésus était aimé des dieux, et homme de bien. Il le fit descendre du bûcher et lui posa cette question :
    — Crésus, quel homme t’a décidé à marcher contre ma terre et à te poser à mon égard en ennemi, plutôt qu’en ami ?
    Et Crésus répondit :
    — O Roi, c’est moi qui l’ai fait, pour ton bonheur à toi, et pour le malheur qui est le mien. Mais le responsable en fut le dieu des Grecs, qui m’a incité à marcher contre toi. Car nul n’est assez insensé pour préférer la guerre à la paix : dans l’une, ce sont les enfants qui enterrent leurs pères ; et dans l’autre, les pères leurs enfants… Mais sans doute plaisait-il à la divinité qu’il en fût ainsi.
    Crésus tenait donc ce discours, et Cyrus lui enleva ses chaînes et le fit asseoir près de lui, puis il le traita avec beaucoup d’égards ; et lui-même et tous ceux qui l’entouraient le regardaient avec admiration… Crésus, plongé dans la méditation, restait silencieux. Puis, prêtant son attention et voyant les Perses ravager la ville des Lydiens, il déclara :
    — O Roi, dois-je te dire ce à quoi je pense en ce moment, ou me taire dans la situation présente ?
    Cyrus l’invita à prendre courage et à dire ce qu’il voulait. Alors il lui demanda :
    — La foule nombreuse qui est là, que fait-elle là avec tant de zèle ?
    Cyrus répondit :
    — Elle pille ta ville et disperse tes richesses. 
    Et Crésus répliqua :
    — Ce n’est ni ma ville, ni mes richesses qu’elle pille ; car rien de cela n’est plus à moi… Non, ce sont tes biens à toi que l’on pille.
    Cyrus prit à cœur ce que Crésus avait dit. Eloignant les autres, il demanda à Crésus ce qui lui semblait bon pour lui dans la situation présente. Crésus répondit :
    — Puisque les dieux m’ont donné à toi pour esclave, je crois juste, si je vois quelque chose qui t’échappe, de te le signaler... Les Perses, qui sont d’un naturel impétueux, sont dépourvus de biens. Si donc tu tolères qu’ils pillent et accaparent de grandes richesses, voici ce qu’il faut t’attendre à voir arriver : celui qui en aura accaparé le plus grand nombre, attends-toi à ce qu’il se soulève contre toi. — A présent donc, agis comme suit, si ce que je te dis t’agrée : poste, à toutes les portes, de tes porte-lances en sentinelles, pour déclarer à ceux qui pillent le butin qu’il est nécessaire d’en consacrer la dîme à Zeus. Ainsi, tu ne t’attireras pas leur inimitié en leur enlevant le butin de force, et eux-mêmes, reconnaissant que tu agis justement, le laisseront de bon gré.
    En entendant ces mots, Cyrus fut ravi, car il lui semblait que la suggestion de Crésus était bonne. Il le couvrit d’éloges et enjoignit à ses porte-lances d’accomplir la proposition de Crésus. Puis, il tint à Crésus ce discours :
    — Crésus, en homme de sang royal, je suis prêt à te bien traiter pour tes actions et tes paroles nobles : demande-moi donc un don — celui que tu désires voir se réaliser tout de suite. 
    Et Crésus répondit :
    — Maître, tu me feras la plus grande faveur en me laissant envoyer ces chaînes au dieu des Grecs, que j’ai honoré entre tous les dieux, et lui demander s’il a pour coutume de tromper ceux qui le traitent bien !
    Cyrus lui demanda le sens de sa requête et de ce reproche. Et Crésus lui refit alors le récit de tout son projet, des réponses des oracles et surtout des offrandes — et comment, exalté par l’oracle, il avait marché contre les Perses. En disant cela, il en vint de nouveau à demander qu’il lui fût permis d’adresser ce reproche au dieu. Et Cyrus répondit en riant :
    — Tu obtiendras cela de moi, Crésus, comme tout ce que tu pourras toujours me demander.
    Lorsque Crésus eut entendu ces mots, il envoya à Delphes des Lydiens auxquels il enjoignit de déposer les chaînes sur le seuil du temple et de demander au dieu s’il n’avait pas honte d’avoir incité Crésus, par ses oracles, à marcher contre les Perses en lui faisant croire qu’il mettrait un terme à la puissance de Cyrus, dont il lui revenait de telles prémices : de demander cela, et si l’ingratitude était la coutume des dieux grecs.
    Quand les Lydiens furent arrivés et qu’ils dirent ce dont on les avait chargés, la Pythie, dit-on, déclara ceci :
    — Le destin fixé, il est impossible d’y échapper, même pour un dieu. Crésus a expié la faute de son cinquième ascendant, qui était porte-lance des Héraclides, et qui s’est laissé conduire par une ruse de femme et a tué son maître, prenant ainsi possession d’un honneur qui ne lui revenait en rien. — Loxias s’est évertué à faire en sorte que le malheur de Sardes retombe sur les enfants de Crésus et non sur Crésus lui-même, mais il n’a pu fléchir les Moires… Tout ce qu’elles ont accordé, le dieu l’a accompli et en a gratifié Crésus : il a retardé de trois ans la prise de Sardes. — Que Crésus sache bien cela, qu’il a été pris en retard de ces trois années sur la date fixée par le sort… Deuxièmement, le dieu est venu à son secours quand il brûlait. — Et pour ce qui concerne l’oracle rendu, Crésus a tort de l’incriminer. Car Loxias avait prédit que s’il marchait contre les Perses, il détruirait un grand empire : en réponse à quoi, il aurait dû envoyer demander — s’il voulait bien délibérer — s’il s’agissait de son empire à lui ou de l’empire de Cyrus… Qu’il n’ait pas compris la réponse et n’ait pas interrogé de nouveau, qu’il s’en tienne pour responsable ! — Quant à la dernière consultation de l’oracle, quand Loxias a parlé d’un mulet, il n’a pas compris cela non plus. Car oui, Cyrus était ce mulet : il était né de deux parents de peuples différents, d’une mère noble et d’un père plus modeste. La première en effet était mède et fille d’Astyage, roi des Mèdes ; le second était perse et sujet des premiers — et, bien qu’inférieur en tout point, il avait épousé sa maîtresse.
    Telle fut la réponse de la Pythie aux Lydiens, qui la rapportèrent à Sardes et l’annoncèrent à Crésus... Celui-ci, à ces mots, reconnut que la faute était sienne et non celle du dieu.
    Concernant donc l’empire de Crésus et la première soumission de l’Ionie, voilà comme il en fut.
 
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    Il y a de Crésus bien d’autres offrandes encore en Grèce, et pas seulement celles qu’on a dites : à Thèbes de Béotie, un trépied en or qu’il consacra à Apollon Isménios ; à Ephèse, les génisses d’or et la plupart des colonnes ; au temple d’Athéna Pronaia, à Delphes, un grand bouclier en or. Ces offrandes subsistaient encore jusqu’à mon époque ; les autres offrandes ont disparu… Pour ce qui est des offrandes de Crésus au sanctuaire des Branchides, en Milésie, elles étaient, d’après mes informations, de même poids que celles de Delphes, et semblables à elles. — Or donc, les offrandes qu’il fit à Delphes et au temple d’Amphiaraos étaient des offrandes personnelles, prélevées sur les richesses paternelles, alors que les autres procédèrent de la fortune d’un ennemi qui, avant que Crésus devînt roi, avait mené une sédition contre lui en fournissant son zèle à ce que le pouvoir sur les Lydiens échût à Pantaléon. — Pantaléon était fils d’Alyatte, et frère de Crésus né d’une autre mère ; en effet, Crésus était fils d’Alyatte et d’une femme de Carie, alors que Pantaléon était né d’une Ionienne… Lorsque Crésus fut maître du pouvoir que lui avait donné son père, il fit mettre à mort cet homme qui s’opposait à lui, en le traînant sur un chardon, et consacra alors sa fortune, qu’il avait d’ores et déjà vouée aux dieux, de la façon qu’on a dite et dans les sanctuaires susdits. — Au sujet donc des offrandes, qu’il n’en soit pas dit davantage.
 
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    La terre de Lydie ne possède pas beaucoup de merveilles à consigner par écrit, comme il y en a dans d’autres pays, à l’exception des paillettes d’or qui dévalent du Tmolos… Mais elle présente un seul ouvrage qui est de beaucoup le plus grand, si l’on fait abstraction des ouvrages égyptiens et babyloniens : il s’y trouve le tombeau d’Alyatte, père de Crésus, dont la base est faite de grandes pierres, tandis que le reste du tombeau est fait d’un amoncellement de terre. Il a été exécuté par les marchands, les artisans et les jeunes prostituées. Des bornes, au nombre de cinq, existaient encore jusqu’à mon époque sur le sommet du tombeau, et des inscriptions y étaient gravées, disant ce que chacun avait accompli ; et l’on pouvait voir en mesurant que la partie de l’ouvrage exécutée par les prostituées était la plus grande… (Car vraiment, chez le peuple lydien, toutes les filles se prostituent, s’assemblant ainsi une dot et pratiquant cette activité jusqu’au jour de leur mariage ; et elles se donnent d’elles-mêmes à leur mari.) — Donc, le pourtour du tombeau est de six stades et deux plèthres ; sa largeur est de treize plèthres ; un vaste lac est contigu au tombeau, que les Lydiens disent intarissable : il s’appelle lac de Gygès. Voilà donc comment se présente ce monument.
 
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    Les Lydiens ont à peu près les mêmes coutumes que les Grecs, si ce n’est qu’ils livrent leurs enfants du sexe féminin à la prostitution. — Ce sont les premiers des hommes que nous connaissons à avoir frappé et employé une monnaie d’or et d’argent, les premiers aussi à avoir été commerçants de détail. Les Lydiens eux-mêmes affirment aussi que les jeux qui sont aujourd’hui en vigueur chez eux et chez les Grecs sont de leur invention. Ils disent qu’ils ont été inventés chez eux au moment de la colonisation de la Tyrrhénie, en tenant à leur sujet le discours suivant :
    Sous le règne d’Atys, fils de Manès, il y aurait eu dans toute la Lydie une sévère disette. Pendant un certain temps, les Lydiens auraient persisté à mener leur vie, puis, comme la situation ne cessait pas, ils auraient cherché des remèdes, et conçu chacun un expédient différent. C’est alors qu’auraient été inventés les jeux de dés, d’osselets, de ballon et les autres genres de jeux, sauf le trictrac (car, de ce jeu-là, les Lydiens ne s’approprient pas l’invention). — Et voici comme ils faisaient après les avoir inventés, en réponse à la faim : ils passaient un jour entier sur deux à jouer, afin de ne pas avoir à chercher de nourriture, et l’autre à manger en cessant de jouer… Ils vécurent de la sorte pendant dix-huit ans. — Mais comme le mal ne se relâchait pas et devenait au contraire encore plus violent, le roi divisa alors en deux parties l’ensemble des Lydiens, et il tira au sort que l’une demeurât, tandis que l’autre quitterait le pays… Le roi se plaça à la tête de la partie qui avait obtenu de rester, et il plaça à la tête de celle qui partait son propre fils, qui avait nom Tyrrhénos. — Ceux d’entre eux qui avaient obtenu de partir quittèrent le pays, descendirent à Smyrne et fabriquèrent des bateaux, sur lesquels ils chargèrent tout leur mobilier de valeur, puis ils prirent la mer en quête d’une subsistance et d’une terre, jusqu’à ce qu’après avoir dépassé bien des peuples, ils arrivèrent chez les Ombriens, où ils fondèrent des villes et où ils habitent jusqu’à ce jour... Mais ils changèrent leur nom de Lydiens pour celui du fils du roi, qui les avait conduits : c’est en prenant son nom qu’ils se sont nommés Tyrrhéniens.
 
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    Ainsi, les Lydiens se trouvaient sous la servitude des Perses.