SAPPHO 1900 : A la manière de Renée Vivien



SAPPHO 1900 : A la manière de Renée Vivien

Proposition de Karim Mansour et des hellénistes de khâgne

(Lola Basti-Garnier, Guillemette Carrillon, Nina Coustère, Yanis Djabelkhir, Anthéa Dubés, Sandro Lacroix-Debat, Coline Lavoinne, Emma Sansen)

Une contribution au projet TLL – « Textes, Langues & Langages »

 

 

La poétesse Renée Vivien (1877-1909), qui eut une vie et une mort si romantiques, a traduit et adapté les Odes de Sappho (fin VIIe – début VIe s. av. J.-C.), la poétesse grecque à laquelle elle s’identifia entièrement. Nous disposons de sa part de traductions littérales accompagnées de recréations poétiques où sa fantaisie prolonge un discours transmis à l’état de fragments.

 

Pour des poèmes tels que l’Ode à Aphrodite ou l’Ode à la femme aimée, nous disposons d’un texte grec de quelque ampleur ; mais pour bien d’autres, nous n’avons conservé que quelques vers. Il en est ainsi de ce fragment d’un seul vers, dédié à Atthis, dont le texte grec est le suivant :

 

Ἠράμαν μὲν ἐγὼ σέθεν, Ἄτθι, πάλαι πότα,

 

que Renée Vivien traduit ainsi : « Je t’aimais, Atthis, autrefois… »,

 

et pour lequel elle compose ce quatrain :

 

Le soir fait fleurir les voluptés fanées,

Le reflet des yeux et l’écho de la voix…

… Je t’aimais, au long des lointaines années,

Atthis, autrefois,

 

Les traductions poétiques de Renée Vivien suivent dans leur ensemble ce schéma de quatrains à rimes croisées, composés de trois vers longs (hendécasyllabes) et d’un vers court (pentasyllabe)  :

« De la Musique avant toute chose, et pour cela préfère l’Impair », comme dit Verlaine…

 

Les hellénistes de khâgne ont prolongé ce travail d’écriture à partir du vers en question, et de cet autre :

 

Ἔμεθεν δ’ ἔχεισθα λάθαν (« mais de moi tu as l’oubli »),

 

en brodant sur le motif de l’oubli amoureux… La composition était libre, et l’on trouvera ici aussi bien sonnet que quatrains suivis, poèmes en alexandrins, en vers mêlés, en vers libres ou en prose, ainsi que trois « à la manière de… » – tous poèmes qui font converger l’univers de la poésie lyrique de Sappho et l’esprit « fin de siècle » de la poétesse britannique de langue française.

Nous présentons ces poèmes en suivant seulement la disposition géométrique des hellénistes au sein de la salle de classe.

Χαίρετε πάντες καὶ πᾶσαι.

***

Un sonnet de Sandro Lacroix-Debat

 

Là-bas, non loin des terres d’Anatole,

Nous demeurions sous la voûte estivale,

Support érigé des antiques idoles

Par quelque fils errant du dieu royal.

 

Longtemps, durant les brûlantes journées,

Rugissant et te déchaînant sur moi,

Hélios, sous ton regard brûlant j’aimai

Atthis, porté par ton éclat sans loi.

 

Et toi, sans différence aucune de tous,

Tu promènes ton regard en tout lieu,

Sur le solitaire, sur Atthis surtout…

 

Yeux dont la terre et les cieux sont envieux ;

Mais le temps a fermé ses temples, ses nuits :

De lui je n’ai mépris ; de moi il a l’oubli.

***

« A la manière de Renée Vivien » par Anthéa Dubés

 

De toi j’étais éprise autrefois, Atthis

Et à toi j’ai tout donné : des fleurs, des perles,

Mon corps, mon âme, mes mots, la voix du ciel.

J’ai reçu tes vices.

 

J’ai pris, pour toi, ton amour, chaque jour,

Prosternée aux pieds de la fille de l’eau,

La flèche mille fois plantée jusqu’aux os.

Tu m’es resté sourd.

 

Pour te voir, le monde entier j’ai déserté,

Les feuilles des arbres j’ai gravées, pour toi

A force de chansons j’ai perdu ma voix,

Tu m’as oubliée.

***

Un poème en vers longs et courts d’Emma Sansen

 

Au départ diffus – disparates particules

de tes sourires

qui au coin de mes yeux et en rêve pullulent.

Oh de mon cœur

les tourments, les rumeurs qu’Aphrodite en mon sein

assène avec vigueur.

Je songeais avec candeur à tes vers sereins,

moi,

ivre d’en rire.

 

Maintenant, je sais la chaleur de l’été, oh…

Je sais que je t’aimais.

Autrefois, tes poisons paraissaient pour Sappho

du miel de raison.

 

Dans le miroir,

face à ma soif – ce matin – deux traces de toi :

j’ai pu y voir

et douleurs et chagrins en l’absence de tes bras.

 

De moi tu as oublié l’ombre et la lueur,

l’amitié.

Puisse le Léthé m’emporter ; à chaque heure

j’y boirai, ah,

Atthis,

ta pitié.

***

Un poème en vers libres de Nina Coustère

 

Moi, j’étais assurément amoureuse de toi, Atthis,

Tout mon être t’était dévoué, il est vrai,

De mes pensées que tu hantais, aux nuits que tu habitais,

Je vivais pour tes yeux et à travers eux,

Divinités que je vénérais.

Pour qu’elles m’accordent de l’attention, j’aurais commis les pires infamies.

Plus de dix ans j’attendis le jour où tu ferais de moi ta mie.

Plus fidèle que Pénélope. Mais toi, tu n’as jamais atteint mon rivage.

L’automne n’était pas encore arrivé, mais déjà je séjournais aux Enfers.

La fleur a fané parce que l’abeille l’a délaissée.

L’autre, bien plus belle l’a conquise…

Tu es devenu la proie de ma rage destructrice.

Ma passion m’aveuglait et cherchait à se venger.

Tu es parti et je ne t’ai jamais retrouvé.

Mais toi, tu m’as oubliée.

***

Un poème en prose de Lola Basti-Garnier

 

Assurément Atthis, je t’aimais autrefois. Ta bonté d’âme et ton parfum enivrant ne passaient pas inaperçus.

 

Tes cordes vocales, aussi fines que celles de la lyre d’Apollon, jouaient un air si doux, que même les dieux n’arrivèrent pas à t’égaler, je n’ai jamais su trouver plus agréable musique que ta voix.

 

Parfois, mes yeux s’oublient encore dans le firmament coloré de tes teintes perdues. Si distraite que tu me faisais devenir, je manquais de peu de tomber dans un puits en pensant trop à notre bagatelle.

 

Mais, un soir, les cigales vinrent m’apporter la nouvelle.

 

Tu partais. Avec elle.

 

Assurément, j’ai d’abord cru que ces messagères divines et sournoises me mentaient.

 

Ton silence résonnait injustement, alors, pourquoi te délivres-tu de mon affection ?

 

Les dieux, puissants, m’auraient-ils condamné à cette infernale punition ?

 

Ta mémoire est parsemée de fragments de nous.

 

Même des millénaires n’auraient su annihiler notre amour fou.

 

Mon désespoir s’est nourri de ta perdition.

 

Par une haine brûlante, Héra te poussa dans les profondeurs sombres du Léthé.

 

Fatalement, de moi, tu as l’oubli. Mais de moi, mon cœur ne saurait t’oublier.

 

Je préfère t’aimer une dernière fois, Atthis, à travers ma poésie.

***

Quatrains d’alexandrins par Guillemette Carrillon

 

Je marche, comme autrefois, dans les grands jardins

qui entourent ma demeure. Le soleil est

tombé ; la chaleur, celle qui nous abattait,

nous poussait à nous réfugier là, sous les pins.

 

Crépuscule. C’est le meilleur moment, pour toi,

du jour. L’air se refroidit et les fleurs s’endorment,

mais leur parfum, lilas ou orchidée, embaume,

et leur vue, rose ou jasmin, me ramène à toi.

 

Soudain, je me souviens : moi, j’étais amoureuse

de toi, mon Atthis, c’était il y a longtemps…

Vois ce coin, celui du premier baiser ; ce banc,

nous bavardions des heures… j’étais heureuse !

 

Cette fleur, la première que tu m’as donnée ;

vois ce ciel, le même que nous contemplions

allongés dans la prairie, nous regardions

l’écume, où le firmament est reflété…

 

C’est la nuit maintenant. Je tremble. Est-ce une brise

ou bien ta main qui caresse là mon épaule ?

Je t’aimais, jadis. Si fort. Mais je suis folle :

de moi tu as l’oubli. Ton souvenir me brise.

 

Mais je lutterai, mon amour, contre l’oubli,

car de toi je ne peux plus me détacher ; c’est

contre la mort que je veux, pour toi mon aimé,

me battre. C’est avec toi que je veux ma vie.

 

Je ne peux imaginer une vie sans toi,

c’est pourtant la réalité : de ce monde

tu n’es plus. Je veux ton souvenir et fonde

la mémoire de l’amour pour toujours en moi.

***

« A la manière de Renée Vivien » par Coline Lavoinne

 

Moi, j’étais amoureuse de toi, Atthis,

Au temps où ton regard devenait d’argent,

Quand la lune brillait sur nous au printemps

D’un bleu améthyste.

 

Dans l’ombre, ton cœur brûlait de mille feux,

Plongée dans le noir du monde, je t’aimais,

Car c’est dans la nuit, sous son onde bleutée,

Qu’on aime le mieux.

 

Mais sans doute, Sélène, de jalousie,

A-t-elle fait lever l’éclat d’or du jour :

Dans mon cœur, d’autrefois, date mon amour.

Et tu as l’oubli

 

De moi et de mon corps. A côté de l’eau,

Nous étions allongés, et je t’ai fait boire

L’eau du Léthé. Atthis, je t’aimais au soir…

Prends donc ce cadeau

 

Et cette douce léthargie : qu’ils délivrent

Ton âme, ton corps et ton cœur du tourment

De n’être pas aimé réciproquement.

Va, loin de moi, vivre.

 

Il est des amours si fortes, que mon cœur

Ne saurait les supporter au soleil :

Sur ma peau blanche, mon sang coule, vermeil,

Se mélange aux pleurs.

 

Ma chère Atthis, je t’ai aimée une nuit,

Une nuit d’une délicatesse argentée ;

Dans un brouillard de mort, le jour s’est levé.

Soudain, tu m’oublies.

***

« A la manière de Renée Vivien » par Yanis Djabelkhir

 

Et j’étais amoureuse de toi, jadis,

Et je vivais lors dans la faim et le froid,

Rêvant par tes simples regards, mon Atthis

Brillant loin de moi.

 

Je croyais pouvoir sans cesse te saisir,

Mais mes mains glissantes jamais ne le purent.

J’essayai vite d’oublier, mais la myrrhe

Embaumait l’azur.

 

L’arbre qui croissait au loin jouait son rôle,

Indifférent à l’oiseau qui y nichait.

C’est ma terre, mon ciel, ma mer et ma geôle,

Tout, que tu étais.

 

Et je suis amoureuse de toi, encore,

Et, affamée, je meurs à chaque seconde,

Condamnée à t’aimer comme à la mort,

Au fond de cette onde

 

Où je m’endors et me réveille à la fois,

Hantée par Aphrodite qui me harcèle,

Par son fils qui ravive la flamme en moi,

Que ton oubli scelle.