FRÈRES D’ARMES
L’instant du choix
Proposition de Jacques Brunet-Georget, Yanis Djabelkhir et Manon Alexandre
Une contribution au projet TLL - "Textes, Langues & Langages"
J’ai conduit cette année dans ma classe de latin en Khâgne une expérience pédagogique prenant pour point de départ un chapitre de la Guerre des Gaules, de César (livre V, chapitre 44), consacré à deux soldats : Titus Pullo et Lucius Vorenus. La cours a consisté, pendant plusieurs semaines, à construire collectivement la BIOGRAPHIE imaginaire de ces deux hommes, de leur enfance jusqu’à leur ultime confrontation dans le contexte des guerres civiles. En cohérence avec le thème du concours de l’ENS pour les langues anciennes, il s’agissait d’explorer la naissance et les vicissitudes de leur amitié, dans un parcours faisant dialoguer les productions des étudiant.e.s avec des textes de la littérature latine mais aussi de la littérature française moderne.
Voici l’épisode tel qu’il est raconté par César. Le cadre est le camp d'hivernage de Quintus Tullius Cicéron (le frère de l'orateur), situé sur le territoire des Nerviens (actuelle Belgique). Le contexte est la grande révolte de 54 av. J.-C. menée par Ambiorix. César vient de perdre quinze cohortes commandées par Sabinus et Cotta. Le siège de Cicéron est le moment critique où la domination romaine a failli basculer totalement. Les protagonistes, Pullo et Vorenus, ne sont pas de simples soldats, mais des centurions de premier rang, des officiers aguerris dont la compétition pour la promotion est le moteur de leur bravoure. César utilise cet épisode pour souligner la uirtus (le courage) et la pietas (la loyauté mutuelle) qui, selon lui, permettent à l'armée romaine de triompher même dans les situations les plus désespérées.
Il y avait dans cette légion deux centurions, hommes du plus grand courage et qui approchaient déjà des premiers grades, T- Pullo et L- Vorénus. Il existait entre eux une continuelle rivalité, et chaque année ils se disputaient le rang avec une ardeur qui dégénérait en haine. Comme on se battait opiniâtrement près des remparts: « Qu'attends-tu, Vorénus?, » dit Pullo. « Quelle plus belle occasion de prouver ton courage? Voici, voici le jour qui devra décider entre nous. » À ces mots, il sort des retranchements et se précipite vers le plus épais de la mêlée. Vorénus ne peut alors se contenir, et, craignant l'opinion générale, il le suit de près. Arrivé près de l'ennemi, Pullo lance son javelot et perce un de ceux qui s'avançaient en foule sur lui; il le blesse à mort: aussitôt ils couvrent le cadavre de leurs boucliers, dirigent tous leurs traits contre Pullo, et lui coupent la retraite. Son bouclier est traversé par un dard, qui s'enfonce jusque dans le baudrier. Le même coup détourne le fourreau et arrête sa main droite qui cherche à tirer l'épée: ainsi embarrassé, les ennemis l'enveloppent. Vorénus, son rival, accourt le défendre contre ce danger. Les Barbares se tournent aussitôt contre lui, laissant Pullo qu'ils croient hors de combat. Vorénus, l'épée à la main, se défend au milieu d'eux, en tue un, et commence à faire reculer les autres. Mais emporté par son ardeur, il rencontre un creux et tombe. Pullo vient à son tour pour le dégager; et tous deux, sans blessure, après avoir tué plusieurs ennemis, rentrent au camp couverts de gloire. Ainsi, dans ce combat où ils luttèrent, la fortune balança leur succès, chacun d'eux défendit et sauva son rival, et l'on ne put décider qui l'avait emporté en courage.
Collection des Auteurs latins publiés sous la direction de M. NISARD, Salluste, Jules César, C. Velleius Paterculus et A. Florus, Paris, Didot, 1865
Je voudrais ici simplement revenir sur l’ultime étape de ce parcours - qui aura été riche en surprises et en rebondissements ! Nous avons imaginé que Pullo et Vorenus ont noué un lien d’amitié fraternelle grâce au sport et à leur formation militaire… jusqu’à ce qu’une rivalité amoureuse les sépare et transforme l’émulation en haine intime. Mais l’épisode de l’hiver 54 rétablit, pour la renforcer, la fraternité qui les unissait jadis. Pendant une dizaine d’années, les deux hommes préservent leur amitié et continuent de servir fidèlement leur chef César. Mais la mort de César aux ides de mars 44 av. J.-C., entraîne une crise de succession qui va de nouveau les séparer. Marc Antoine, déjà consul avec César, se maintient au pouvoir, mais Octave, petit-neveu et fils adoptif de César revendique la succession dont il est l'héritier d'après le testament fait par ce dernier. Appuyé par le Sénat, Octave cherche à évincer Marc Antoine. Mais celui-ci sait, lors des funérailles de César, enflammer la foule et la précipiter contre les assassins de celui qui était à la fois son chef et son ami. Les responsables de la conjuration sont alors contraints de quitter Rome. Les deux « héritiers » de César sont ainsi rapidement amenés à s’allier, en formant avec Lépide le second triumvirat de 43, contre les partisans des meurtriers de César ; les « Républicains » Brutus et Cassius sont battus avec leur armée en 42 avant J.-C., lors de la bataille de Philippes.
J’ai proposé aux étudiant.e.s de se focaliser sur un épisode du début du triumvirat de Marc Antoine, Octave et Lépide : les triumvirs avaient décidé le massacre ou l’exil de 300 opposants, partisans des meurtriers de César. Pullo et Vorenus sont maintenant des hommes faits, en pleine force de l’âge, mais leurs chemins ont de nouveau divergé. Pullo a perdu la confiance qu’il avait en César, son général, et a apporté son soutien à la conspiration qui a abouti au meurtre du nouveau dictateur. En 43, il fait partie des opposants que les triumvirs ont décidé d’éliminer. Vorenus, lui, est resté jusqu’au bout fidèle à son général, puis s’est rangé en 44 dans le camp d’Antoine. Bien sûr, en 43, Vorenus n’est pas dupe de l’alliance apparente entre Octave et Antoine, dont chacun connaît les inimitiés… Quant à Pullo, la détermination de son engagement n’efface sans doute pas, au fond de lui, une part de culpabilité consécutive à sa trahison au camp de César.
Pour nous aider à nous transporter au cœur de cet épisode sanglant, nous avons travaillé, dans une perspective d’histoire de l’art, à partir du tableau suivant :
Les Massacres du Triumvirat (peinture sur bois, 1566)
Antoine CARON
Dans le contexte représenté par le tableau d’Antoine Caron, les étudiants devaient choisir l’un des deux soldats (Pullo ou Vorenus) et placer dans sa bouche un MONOLOGUE TRAGIQUE délibératif (de type théâtral), en imaginant que les deux personnages se retrouvent face à face. Ce monologue devait mettre en scène un DILEMME : le personnage est partagé entre la fidélité au sentiment de fraternité et l’adhésion à sa cause politique ainsi qu’à son devoir de soldat. Doit-il, au nom de cette cause, chercher à tuer son ami alors que ce dernier lui a sauvé la vie onze ans plus tôt ? Doit-il, au contraire, faire passer les sentiments de fraternité et de dette avant son engagement - d’autant que la conjoncture est trouble et qu’aucun des deux hommes n’est exempt d’ambivalence ?…
Voici la proposition d’un binôme d’étudiant.e.s en alexandrins français (monologue de Vorenus) :
Rome n’est plus pour nous qu’un funèbre triomphe,
Où le souffle s’éteint et le sens s’interrompt.
Sous ces cieux de fer noir, l’air n’est que glace vive,
Et la mort qui rit, nous dérive de nos rangs.
Je te vois, cher Pullo, au milieu du chaos,
Seul signe de salut dans ce sombre effroi d’os.
Onze ans ont défilé sur nos fronts de poussière,
Quand l’ombre du trépas dévorait ma vaillance.
Ton bras fut mon rempart, ton cœur fut mon abri,
Et de tout ce sang sauvé, mon âme est le prix.
Mais le Triumvirat, dans sa froide sentence,
Glisse entre nous son glaive et fige ma conscience.
Le fer glace le cœur, le cœur brave le fer,
Dans ce théâtre d’ombres, l’acier nous enferme.
Bourreau, traître ou proscrit : quel sera mon destin ?
Ma vertu m’épouvante et mon devoir est vain.
Vois ma lame orpheline trembler dans ma main,
Refusant de percer un frère en ce Romain.
Va-t’en ! Fuis ce massacre, ce gouffre d’enfer !
Je ne veux point, Pullo, élever d’autres murs.
Je préfère périr, brisé, banni, maudit,
Que de tuer l’ami que mon âme chérit.
Le pourpre des tyrans n’est qu’une vaine écume,
L’amitié, seule flamme, en ce soir nous allume.
J’ai proposé ensuite de traduire un morceau du monologue en vers latins - plus exactement en HEXAMÈTRES DACTYLIQUES, l’hexamètre étant par excellence le vers de l’épopée dans la poésie latine.
En français, notre poésie est syllabique et visuelle : nous comptons les syllabes (les sons) et nous attendons des rimes à la fin des vers. La poésie latine, elle, fonctionne comme de la musique. Il n'y a pas de rime, et le nombre de syllabes varie d'un vers à l'autre. Ce qui compte, c'est le rythme, la durée des sons. En latin, toutes les syllabes ne se prononcent pas à la même vitesse. Il existe deux « durées » : les syllabes longues, que l’on met deux fois plus de temps à prononcer (comme une note blanche en musique) et les syllabes brèves, qui se prononcent très vite (comme une noire). Les syllabes longues sont représentées par un trait horizontal ( — ), les brèves par un arc de cercle ( ˘ ).
L’hexamètre dactylique une phrase musicale divisée en 6 mesures (on appelle ces mesures des « pieds »). Pour remplir chaque mesure, le poète a le choix entre deux rythmes principaux : le dactyle (une longue suivie de deux brèves) et le spondée (deux longues). Le premier peut évoquer le galop d’un cheval tandis que le spondée a un rythme plus lourd, plus lent, qui évoque la marche ou la gravité. Le poète combine ces six mesures. La seule règle absolue est que la 5ème mesure est toujours un dactyle et que la 6ème mesure est toujours plus courte (deux syllabes). En combinant élans rapides et pauses lourdes, le poète crée l'atmosphère de son texte : une bataille sera pleine de dactyles rapides, tandis qu'une scène de deuil utilisera des spondées pesants.
Le binôme a proposé cette traduction en hexamètres d’un passage de son monologue. Le latin est parfaitement correct mais la répartition des « durées » compte quelques défaillances qui ne permettent pas de tomber sur le compte exact des mesures. Je joins au texte une traduction littérale qui permet de mesurer l’ingéniosité avec laquelle le sens du texte français a été rendu à l’intérieur des structures propres à la langue latine.
Ferrum animum congelat, et animus ferrum adit,
includimur in umbrarum theatro chalybe.
Tortor aut proscriptus aut traditor erone ?
Fides mea me terret et opus meum uanum.
Tum gladium orbum meum qui Romanum fratrem
transfigere non uolt uide tremere in manu.
Ferrum animum congelat, et animus ferrum adit,
Le fer glace le cœur, et le cœur va au-devant du fer,
includimur in umbrarum theatro chalybe.
nous sommes enfermés, par l'acier, dans un théâtre d’ombres.
Tortor aut proscriptus aut traditor erone ?
Serai-je donc bourreau, ou proscrit, ou traître ?
Fides mea me terret et opus meum uanum.
Ma propre loyauté m’effraie, et mon œuvre est vaine.
Tum gladium orbum meum qui Romanum fratrem
Alors, ce glaive orphelin, le mien, qui ne veut pas
transfigere non uolt uide tremere in manu.
transpercer un frère romain, regarde-le trembler dans ma main.
J’ai ensuite remanié le texte afin d’obtenir des hexamètres parfaits. Voici la proposition finale assortie de la traduction juxtalinéaire et accompagnée de l’intégralité de la « partition » rythmique. Le lecteur novice pourra s’amuser à chanter ou à frapper avec un stylo (ou avec des percussions corporelles) cette partition : c’est un bon moyen - sensible - de toucher à l’essence de la langue latine, à sa musicalité profonde !
Remarques : les voyelles et syllabes entre crochets ne se prononcent pas (ce sont des élisions) ; les barres parallèles indiquent des coupes (légères pauses permettant de mettre en valeur certains mots).
Ferr[um] animos gelat, at ferrum mens fida lacessit ;
inclusos umbrae claudunt nos undique ferri.
Traditor ens[e] ego iam, tortor, profugusne ? Quid horret
uirtus ? Vana fides ! Vane micat ensis in Urbe.
Aspic[e] ut orba manu trepidet mea lamina, fratrem
nolens aduerso Romanum figere ferro.
Ferrum animos gelat, at ferrum mens fida lacessit ;
Le fer glace les cœurs / le cœur, mais une âme solide défie le fer ;
inclusos umbrae claudunt nos undique ferri.
de toutes parts, les ombres d'une prison de fer nous enferment et nous murent.
(littéralement : « Les ombres du fer nous ferment/encerclent de tous côtés, nous qui y sommes enfermés. »)
Traditor ense ego iam, tortor, profugusne ? Quid horret
Suis-je donc désormais un traître par le glaive, un bourreau, ou un fugitif ? Pourquoi
uirtus ? Vana fides ! Vane micat ensis in Urbe.
la vertu me fait-elle trembler d’effroi ? Vaine fidélité ! C'est en vain que le glaive s’agite / brille dans la Ville (Rome).
Aspice ut orba manu trepidet mea lamina, fratrem
Regarde comme ma lame tremble, privée du soutien de ma main, se refusant
nolens aduerso Romanum figere ferro.
à transpercer un frère romain d'un fer ennemi.
1. — u u | — u u | — — | — — | — u u | — —
Fērr[um] ănĭ|mōs // gĕlăt,| āt // fēr|rūm // mēns | fīdă lă|cēssīt ;
2. — — | — — | — — | — — | — u u | — —
īnclū|sōs // ūm|brāe // clāu|dūnt // nōs | ūndĭquĕ | fērrī.
3. — u u | — u u | — — |— u u | — u u | — —
Trādĭtŏr | ēns[e] ĕgŏ | iām, // tōr|tōr, // prŏfŭ|gūsnĕ ? Quĭd | hōrrēt
4. — —| — u u | — — | — u u | — u u | — —
uīrtūs ? | Vānă fĭ|dēs ! // Vā|nē // mĭcă|t ēnsĭs ĭn | ūrbĕ.
5. — u u | — u u | — u u | — u u | — u u | — —
Āspĭc[e] ŭt | ōrbă mă|nū // trĕpĭ|dēt // mĕă | lāmĭnă, | frātrēm
6. — — | — —| — — | — — | — u u | — —
nōlēns | āduērs|ō // Rōm|ānūm | fīgĕrĕ | fērrō.